LIRE 20 novembre 2015

Trahir?

Trahir. Un mot simple, mais chargé. Sa connotation négative est si puissante qu’il semble incongru dans cet espace consacré au spectacle vivant, comme utilisé à mauvais escient. Après tout le théâtre est un art tellement pétri de bonnes paroles qu’on lui concède facilement des airs angéliques. Pourtant, la trahison fait partie de son ADN. C’est encore plus vrai lorsqu’on aborde l’autofiction, une démarche qui prétend s’inspirer du réel pour fabriquer de la fiction. Mais dès que l’on a le projet de transposer une expérience personnelle en y substituant une construction dramatique, pouvons-nous vraiment affirmer que l’on reproduit la réalité sans trahir la nature profonde des événements que nous citons? Comment pourrait-il en être autrement? La réalité est un matériel si vaste et si contradictoire qu’il faut être bien naïf (ou terriblement arrogant) pour croire qu’un objet d’art puisse l’embrasser dans toute sa complexité.

Malgré cela, depuis plusieurs années, les scènes montréalaises débordent de productions qui carburent au vécu. Affichant une facture documentaire ou empruntant aux formes performatives, celles-ci font passer la fiction pour une chose ringarde et dépassée. Cet engouement pour l’autofiction serait-il l’indice d’une tendance de plus en plus présente en culture où l’artiste devient un gestionnaire d’images faisant la promotion de sa propre vie à travers d’innombrables plateformes? Apparue avec l’expansion des réseaux, cette culture s’est surtout développée grâce aux outils de diffusion permettant la gestion des contenus qui composent notre vie, nous donnant la possibilité de nous représenter dans une image maîtrisée et positive de nous-mêmes, tels des personnages, face à nos amis, nos collègues, etc.

Or, plusieurs démarches d’autofiction semblent utiliser la scène comme un révélateur d’humanité, des projets qui naissent en réaction à cette obsession de contrôle, comme une bouffée d’oxygène. Je pense entre autres à Papiers mâchés, un spectacle présenté par David Paquet, dans la petite salle du Théâtre d’Aujourd’hui. En se mettant en scène simplement, avec ses propres mots, l’auteur refuse d’endosser une image spectaculaire et maîtrisée de lui-même, nous permettant de l’observer dans toute sa fragilité. Même si nous assistons à un spectacle construit avec un fil narratif, nous ne sommes plus devant un comédien qui interprète. Cette expérience va à l’encontre d’une culture de l’égoportrait et nous remet en contact avec notre propre humanité. Dans ce contexte, l’autofiction permet au théâtre de devenir ce lieu où nous pouvons arrêter de jouer «pour qu’il se passe quelque chose». C’est peut-être de cela que nous avons le plus besoin en ce moment.

Pour ma part, j’ai tenté l’expérience en 2011, lorsque j’ai créé avec ma copine, la metteure en scène Nini Bélanger, Beauté, Chaleur et Mort, un spectacle où nous racontions la mort de notre enfant. Nous avions fait le pari de jouer cette histoire terrible en nous posant plusieurs questions. Est-ce que l’émotion vécue sur scène peut être authentique? Est-ce que le théâtre existe encore lorsqu’il n’y a plus ni acteur ni personnage? Je n’ai pas toutes les réponses, mais j’ai découvert qu’en exposant simplement les faits, aussi tragiques soient-ils, tout ce que nous arrivions à provoquer chez le spectateur était un sentiment de compassion, ce qui n’est évidemment pas suffisant pour retenir son attention. Il a donc fallu que nous passions par une forme narrative qui permettait au public d’entrer dans l’histoire pour ressentir ce que nous voulions lui transmettre. Au final, le spectacle que nous présentions n’avait plus grand-chose à voir avec les événements que nous avions vécus, même si le réel était le moteur principal de notre projet.

Voilà pourquoi je crois que la trahison est essentielle pour que la transmission soit possible. Trahir, c’est agir à l’encontre du bien, pour mettre en lumière ce qu’on ne doit pas montrer. C’est aussi accepter de se péter la gueule pour retrouver sa liberté artistique, en refusant la pression du système, et en prenant le risque de produire des spectacles où nous serons fragiles et vivants.

carré blanc
Pascal Brullemans

Pascal Brullemans construit une dramaturgie qui questionne le croisement des formes entre l’écriture et le spectacle vivant. Ses projets l’ont conduit notamment en France, en Allemagne, en Belgique ou au Mexique, pour travailler en étroite collaboration avec différents metteurs en scène. Il a notamment écrit les pièces suivantes Hippocampe, Beauté, Chaleur et Mort, L’armoire, Isberg, Monstres, Vipérine, Ce que nous avons fait.