LIRE 27 avril 2016

Sur le métier

Classe de maitre : Maryse Beauchesne, la direction de production

Il est 6 h du matin, tu es dans un stationnement perdu au fond d’Athènes avec un ami technicien et une équipe de messieurs grecs en salopettes pour charger un camion… Tu termines le chargement de la semi-remorque qui partira en direction du port, mais impossible d’appeler un taxi pour rentrer à l’hôtel, puisque tu n’as aucune idée de l’endroit où tu te trouves. C’est une autre aventure surréelle; ton métier t’amène dans toutes sortes de situations inimaginables et imprévisibles. Ton boulot en est un de rencontres, d’humains et de projets artistiques.

Les métiers de théâtre sont nombreux et généralement méconnus. Souvent la définition de tâches et la manière de faire varient selon le travailleur, l’artiste, le projet, la structure de l’organisme. À l’occasion des représentations de Sœurs (présenté en janvier 2015, NDLR), le magazine 3900 dans son volume 6 présente Maryse Beauchesne, collaboratrice de longue date de Wajdi Mouawad et directrice de production d’Abé Carré Cé Carré qui s’entretient ici avec la directrice de production du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Annie Lalande.

par Annie Lalande. Photo Pascal Gely.

A.L. : Je t’ai rencontrée dans un cours de production à l’École nationale de théâtre. Ton énergie et ton engagement m’avaient marquée. Nous nous sommes revues lors du passage de Temps au CTD’A en 2010, à ma première année au théâtre. C’est un plaisir de prendre du temps avec toi pour parler de notre métier. Si on commençait par le début; qu’est-ce qui t’a amenée au théâtre, à la production?

M.B. On peut dire que j’ai un parcours atypique ; rien ne me destinait à travailler dans ce milieu sinon un intérêt marqué pour le théâtre et je n’ai jamais compris d’où il me vient ! Dans la petite ville où j’ai grandi, il n’y avait pas de théâtre. Mais comme les activités parascolaires existaient toujours, j’étais une des seules à assister avec plaisir aux représentations théâtrales. Je ne connaissais pas le milieu et les métiers qui y étaient associés, j’ai donc fait mes études universitaires en économie tout en continuant à aller au théâtre assidûment. Ma rencontre avec le travail de Robert Lepage est le moment où je me suis dit : « Voilà le monde dans lequel j’ai envie de vivre et auquel j’ai envie de participer ».

J’ai découvert le cours Gestion des arts à Concordia. Cette formation imposait un stage, et c’est sans doute toute la beauté de ce cursus! J’ai donc commencé à Espace Go, dans l’ancien lieu. J’ai tout fait! Tout m’intéressait. J’ai été l’adjointe de tout le monde. Je suis ensuite devenue directrice administrative chez Pigeons International. C’est là où j’ai commencé à faire de la tournée internationale.

La rencontre avec Wajdi Mouawad a été un tournant de ma carrière. « J’ai rencontré mon artiste » comme je dis souvent. À la suite de la création d’un petit spectacle, il m’a demandé de devenir directrice administrative du Quat’Sous, où il était alors directeur artistique et général. J’ai beaucoup appris de cette expérience. Curieuse, touche-à-tout et à l’écoute des équipes autour de moi, je cumulais plusieurs projets et j’ai eu la chance de rencontrer nombre d’artistes et de travailleurs culturels qui avaient différentes approches et visions de la production. Mon expérience s’est donc bâtie sur le terrain en totale et intense immersion. Ces expériences très multiples m’ont permis de cibler ce que j’aimais le plus du travail : l’élément humain et l’évolution sur le terrain. Lorsque Wajdi a quitté le Quat’Sous, je l’ai suivi pour poursuivre à plein temps notre collaboration et je suis devenue directrice de production.

A.L. C’est vrai que notre métier en est un de rencontres. Avant de poursuivre sur ton parcours avec Wajdi, il est peut-être bon d’éclairer les néophytes… Qu’est ce que tu fais exactement comme directrice de production?

On peut dire que je suis l’interface, la facilitatrice entre l’auteur, les acteurs, les concepteurs. Je suis présente au tout début des projets, j’entends les premières idées. Comme on travaille avec un noyau de concepteurs depuis 2006, je sais dès le départ avec qui on va collaborer. Je pars de la vision du metteur en scène et je dois réfléchir au « comment » on articule le projet; les échéanciers, les budgets, tous les aspects de la production doivent être réfléchis pour de longues séries en tournée. Définir les horaires de tout le monde devient un beau-casse-tête quand on travaille avec des artistes qui viennent de différents pays. Il faut que les gens se trouvent au bon endroit au bon moment pour que le processus créatif et le spectacle puissent se concrétiser.

A.L On travaille toujours selon la vision artistique du metteur en scène. Dans les écoles de théâtre, on nous apprend un cadre de création assez standard qui m’apparaît inapproprié pour certains créateurs. J’imagine que c’est le cas avec Wajdi?

Effectivement, le travail avec Wajdi impose d’avoir beaucoup d’inventivité dans le processus. Il est auteur de la plupart des projets qu’il écrit au fur et à mesure des répétitions. Du jour au lendemain beaucoup d’éléments peuvent changer ! Cela demande à tous les participants une grande réactivité et disponibilité. Toutefois, comme Wajdi a choisi de travailler pratiquement toujours avec les mêmes concepteurs un peu comme une troupe, la difficulté est amoindrie. Les comédiens changent, mais le noyau de l’équipe conception demeure. Puisqu’on se connaît bien, je peux mieux anticiper les approches et réactions des membres de l’équipe. Parfois un nouveau se joint à nous, bouscule un peu et amène une nouvelle dynamique, ce qui est sain d’un point de vue artistique et humain.

A.L. As-tu parfois l’impression de faire à peu près toujours la même chose, mais jamais de la même façon?

Tout à fait! On a un trajet précis à respecter; on va du point A au point B, de l’ébauche d’une idée à la première représentation devant public. Je dis souvent que la directrice de production c’est un peu le parent de la production, car on veille à tout. Autant au niveau humain qu’au niveau budget, tu gères une famille. C’est un cliché, mais je me retrouve souvent à gérer des situations, des conflits qui s’approchent de ceux que vit une famille. Tu dois aimer les humains pour faire ce métier-là! Le mode de travail, le tempérament des gens influence la façon dont on fait la direction de production.

A.L Une grosse partie de notre travail relève des ressources humaines, la conciliation est souvent de mise. J’ai un prof à l’école qui disait qu’un bon directeur de production doit ne jamais dire non, il doit trouver des solutions. Qu’en penses-tu?

Je suis tout à fait d’accord avec ça. Nous ne sommes pas là pour être des empêcheurs, nous sommes là pour appuyer les artistes. Avant de dire non, il faut chercher le maximum de solutions. Et c’est là que ça devient intéressant, car on doit imaginer les choses, proposer des idées. Je ne me considère pas comme une artiste, mais comme je travaille avec une équipe d’artistes qui me fait confiance, je sens que je participe à part entière au projet.

Je suis aussi là pour assurer une vision globale du spectacle. Ma responsabilité est de rappeler certaines réalités aux concepteurs, aux artistes, par exemple en ayant toujours en tête que l’équipe de tournée devra présenter le spectacle dans des contextes et salles complètement différentes. Ceci dit, j’ai beaucoup de mal à dire non, ma priorité est toujours de défendre au mieux les projets et les désirs artistiques de mon équipe.

A.L. Je te comprends! Ça doit être lié à l’attachement qu’on a au spectacle! J’imagine qu’avec le travail à l’international les contraintes doivent se multiplier ? Vous tournez beaucoup en France, mais aussi au Liban, en Colombie et bientôt au Mexique…

Maintenant, avec l’expérience, j’anticipe mieux ces différences. Ce que je trouve intéressant c’est d’être ébranlée, d’apprendre à concilier nos approches et celles des gens qui nous accueillent. Le processus de création en France est plutôt similaire à celui du Québec. Les titres et responsabilités varient, mais au fond ça se rejoint. Même de légères nuances peuvent créer de la confusion entre les équipes, mais les échanges et le travail en commun la réduisent… avec le temps. En France, les réunions de production régulières, parties intégrantes de notre approche ici au Québec, ne font pas autant partie du processus. Les concepteurs français avec lesquels je travaille ne saisissaient pas initialement l’importance que les autres concepteurs québécois et moi y prêtions. Après quelques spectacles, ils ont compris la nécessité de cette méthode qui est de discuter de chaque concept, de son incidence sur le show et sur les autres conceptions. Même si un processus de création fonctionne, tu dois l’adapter si tu changes de milieu. C’est le propre de la direction de production apatride.

Évidemment, ailleurs qu’en France ou au Québec, nous sommes confrontés à encore plus de différences  et d’adaptation: divergences d’horaires, d’habitudes de travail, de matériel… Il faut savoir s’ajuster. J’ai déjà dû transborder un décor dans une péniche et ensuite faire le trajet sur le canal de Venise pour qu’il se rende au théâtre. C’était assez magique comme moment, mais impossible à imaginer en préproduction !

A.L. Tu dois réagir à toutes sortes de situations!

 Des consoles de régie inadéquates, des salles mal adaptées au spectacle, pas suffisamment ou pas du tout de techniciens au montage… C’est la précision du travail en préproduction et une équipe très solide de régisseurs qui permettent de livrer le spectacle. Ensemble, avec nos expériences combinées, on y arrive. On apprend de ces situations difficiles et on se dit que ça fera toujours de très bonnes anecdotes.

L’été dernier, je débarque au Liban, toute seule dans un tout petit village parce que le vol de mes coéquipiers a été modifié. On m’amène dans ce village au milieu de la région du Chouf dans un hôtel presque désaffecté qui, je réalise n’est ouvert que pour notre équipe, je suis donc pour l’instant la seule cliente. Et puis bien… j’ai faim! Alors le réceptionniste de l’hôtel, qui ne parle ni français, ni anglais m’amène au resto voisin. J’ai très envie d’une bière, alors je commande une bière. C’est la fin du ramadan, il y a du monde partout dans les rues qui souligne cette occasion. Mais tous les gens qui entrent au resto me regardent avec surprise et avec un regard un peu désapprobateur… En même temps, c’est normal, je suis chez eux, dans leur monde et je suis une femme seule, non voilée avec une bière, je suis complètement décalée! Ce qui me vient à l’esprit c’est : « Merci aux projets et à Wajdi de me confronter à ces mondes, ces situations. »

A.L. Maryse, comment perçois-tu notre milieu et les défis de celui-ci pour les prochaines années?

J’évolue dans ce milieu depuis plus de vingt ans et je constate que s’il survit c’est en grande partie grâce aux gens qui s’y impliquent avec cœur. Les ressources financières sont pratiquement les mêmes que lorsque j’ai débuté même si tout a augmenté. Il faut que les artistes et artisans soient complètement dévoués, parce qu’on n’a jamais assez de ressources pour réaliser les projets artistiques, quels qu’ils soient. C’est très regrettable de ne pas pouvoir être en mesure de rémunérer à la hauteur des demandes faites aux équipes. Même la meilleure planification en amont ne permet jamais de mesurer parfaitement les efforts qu’on exige d’elles.

J’ai eu la chance de trouver ma place rapidement, grâce à un apprentissage unique et de belles rencontres. Il demeure que l’avenir m’apparaît inquiétant, car je ne sais pas s’il est encore possible de choisir ce milieu et d’en vivre décemment. Même si je considère que je vis bien et que mon métier m’apporte d’autres avantages que je dois mettre dans l’équation, mon revenu n’est pas représentatif de mes vingt années d’expérience et de mon investissement en temps. Oui, notre métier est dur et l’avenir n’est pas forcément rose. Il y a tellement d’artistes intéressants au Québec. Chaque fois que je reviens à Montréal, j’essaie de voir le plus de spectacles possible et je me demande toujours « Comment faire pour appuyer toute cette créativité ? » Je pense que c’est ce qui nourrit notre motivation, nous les directeurs de production : le talent créatif que nous avons la chance d’accompagner et la vision artistique initiale qui devient une histoire, qui devient un moment de théâtre.

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Magazine 3900

Cet article a été publié dans le 3900, magazine du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Rédacteur en chef: Sylvain Bélanger, directeur de la publication: Philippe U. Drago.