LIRE 25 mars 2016

Sur le métier

auteur: la résidence d'écriture par Olivier Kemeid

Résidences sur la terre

À chaque fois que j’évoque la « résidence d’écriture », je pense à la Résidence sur la terre de Pablo Neruda, ce magnifique recueil de poèmes écrits au gré des pérégrinations du poète-consul, au-dessous des volcans comme au milieu des îles lointaines… Car avant tout, la résidence d’écriture est un séjour qu’on sait précisément circonscrit dans le temps. Elle a la terre comme horizon : peu importe l’obstacle de la langue, du choc frontal des cultures, des conditions parfois rudes (et parfois flamboyantes), car ce qui compte ici, c’est ce hors-temps qu’on se donne, qu’on se crée. L’écrivain s’affranchit de son univers habituel et se voit projeté en un ailleurs qui lui est totalement étranger. De là devrait naître une oeuvre, si ce n’est un projet, un espace défriché pour de nouvelles voies à venir… « Projeté », oui, en un ailleurs : n’est-ce pas là l’expérience même de la naissance? Le philosophe allemand Heidegger ne le disait pas autrement : nous sommes des êtres jetés dans le monde.

Ce texte d’Olivier Kemeid a été publié dans le magazine 3900, Volume 1, mai 2013, du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

PHOTO 1 BELLAC

© Olivier Kemeid

© Olivier Kemeid

Le village que vous voyez se nomme Bellac, il se situe dans le Limousin, en France. Il n’est connu que pour un détail : il a été le lieu de naissance de Jean Giraudoux, écrivain français fameux de l’entre-deux-guerres, dont la complicité avec Louis Jouvet a donné de belles pièces : La Folle de Chaillot, Électre, La guerre de Troie n’aura pas lieu… J’ai été invité en résidence d’écriture en mai 2008, donc, par le Théâtre du Cloître de Bellac, lequel participait à un événement de lectures francophones dont le titre ne passait pas inaperçu : « Les auteurs vivants ne sont pas tous morts ». Ce à quoi j’ajoutais : « Mais ça s’en vient », reclus dans ma petite tour de je ne sais plus quel siècle, où dit-on Henri IV très vert galant passa – lui!- de folles nuits. La manifestation des auteurs vivants nous emmenait en des endroits très reculés de la Creuse, laquelle est un département déjà très reculé, où on livrait nos écrits devant des assistances disons « disséminées », pour être poli… Envoyés, si ce n’est largués dans des prisons, des hôpitaux, des centres de réadaptation et pire, des mairies, nous répandions la bonne parole d’auteur. D’autres villages du Limousin aux noms poétiques recevaient nos lectures : Arnac-la-Poste, parmi ceux-ci, remportait la palme des noms saugrenus. À noter que ce village fait partie, et je suis sérieux, de « l’Association des communes de France aux noms burlesques et chantants », aux côtés des Andouillé, Latronche, Monteton, Poil, Sainte-Verge, Theminettes, Vatan (bienvenue) et autres Trécon. Sur une note plus sérieuse, j’y rencontrai l’auteur et metteur en scène Filip Forgeau, basé à Guéret (Limousin), dont je fis venir un spectacle à Espace Libre en 2010, Un atoll dans la tête. Car au-delà des expériences d’écriture, la résidence est une expérience humaine : même isolé dans une tourelle de la Renaissance, nous y faisons des rencontres, de celles qui vous vous animent, vous habitent puis vous suivent toute votre vie.

PHOTO 2 TROUPE À LA CHARTREUSE

© Olivier Kemeid

© Olivier Kemeid

Juillet 2008, nous voici en résidence non pas d’écriture, mais de création. De gauche à droite : Eugénie Gaillard, Johanne Haberlin, votre humble serviteur, Marie-Josée Bastien qu’on distingue à peine, mais qu’on entend beaucoup, Emmanuel Schwartz, Jacques Laroche, Olivier Aubin dont on ne voit pratiquement que la casquette et enfin Simon Boudreault; on ne sait pas s’il bâille ou s’il joue, peut-être les deux. Invités par la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, plus précisément par le Centre national des écritures du spectacle (CNES), à présenter un cabaret sur le thème de « l’Europe et les barbares », nous répétons nos scènes. Étaient inscrits également au programme une lecture de ma pièce L’Énéide, au sein du Festival d’Avignon, ainsi que la lecture du compte-rendu d’une « sonde » appelée « Le Scriptorium ». Le responsable des écritures du spectacle à la Chartreuse à cette époque, Franck Bauchard, réalisait une série de rencontres entre scientifiques (parfois même des spécialistes de la robotique) et auteurs dramatiques. Ces sondes permettaient l’exploration de nouvelles formes d’écriture, de nouvelles voies au sein d’un projet appelé « lever l’encre ». Livrer l’Énéide, inspirée de l’épopée romaine de Virgile, au milieu des pierres papales du XIVe siècle, tout en étant entouré de sondes robotiques, voilà qui ne manquait pas de charme…

Il s’agissait de la deuxième invitation de la Chartreuse, après une première résidence d’écriture individuelle qui m’avait été offerte en 2006, où j’ai pu écrire justement mon Énéide. J’y passai 40 jours et 40 nuits seul, après le Festival d’Avignon et tout au long du mois d’août. Une sorte de traversée du désert, mais aussi une épiphanie de concentration, de recueillement, d’écriture.

PHOTO 3 GRAND CLOÎTRE CHARTREUSE         

© Olivier Kemeid

© Olivier Kemeid

Le Grand Cloître de la Chartreuse du Val-de-Bénédiction. On l’appelle ainsi (« de Bénédiction »), car ce fut le seul lieu qui échappa à la terrible épidémie de peste de 1361, que l’on dit encore plus funeste que la peste noire de 1348. Le pape Innocent VI se retira dans la Chartreuse (en face de son palais papal d’Avignon) et échappa au fléau. Bien des siècles plus tard, le gouvernement français décida de vouer une partie de cette Chartreuse aux écritures du spectacle. De nombreux auteurs dramatiques québécois y ont séjourné, dont Suzanne Lebeau, Carole Fréchette, Lise Vaillancourt, Suzie Bastien…

C’est dans ce Grand Cloître que nous avons installé la scène du Cabaret « L’Europe et les barbares ». À noter que le public le plus nombreux fut celui sous terre : en effet, là sont ensevelis tous les moines chartreux qui vécurent à la Chartreuse depuis sa fondation.

PHOTO 4 BUDAPEST

© Olivier Kemeid

© Olivier Kemeid

Changement de décor : Budapest, novembre 2010. La photo présente un immeuble encore criblé des balles de l’insurrection de 1956, lorsque les chars soviétiques envahirent la capitale hongroise – une date qui correspond au premier soulèvement anticommuniste de l’Europe de l’Est.

Je suis invité avec d’autres auteurs de la francophonie (dont Koffi Kwahulé, Pierre Notte, Carine Lacroix) à assister aux lectures en hongrois de nos pièces de théâtre, lectures organisées conjointement par l’Institut français et le Théâtre National de Budapest, dirigé alors par le très courageux Robert Alföldi. Ce grand artiste, metteur en scène reconnu en Europe de l’Est, venait de s’engager à accueillir un événement en l’honneur de la fête nationale de la Roumanie – l’ennemi désigné de l’extrême droite hongroise. Poussé par le parti Jobbik à annuler cet événement, Alföldi fut injurié en pleine Assemblée nationale, traité de juif, d’homosexuel déviant (pour railler le directeur, des députés l’appellent « Roberta »), etc. Lorsque nous le rencontrons en novembre 2010, son avenir est en péril; depuis il a été démis de ses fonctions et sera remplacé dès cet été par le metteur en scène tout aussi réputé Attila Vidnyanszki. Plus conforme aux idées véhiculées par le gouvernement en place, ou dans tous les cas moins opposé – ce qui n’ôte rien à son talent! – Vidnyanszki défend l’idée d’une culture théâtrale dite « nationale ». À ceux qui lui demandent ce qu’est exactement une culture nationale, il répond « Vous verrez », ajoutant que ce n’était certes pas ce qui se faisait au Théâtre national avant, comme ces invitations faites à des lectures étrangères, tout juste bonnes à plaire à une élite hongroise… Là réside toute la complexité des positions politiques vis-à-vis d’un parcours artistique : Attila Vidnyanszki est un metteur en scène reconnu par ses pairs, et même au-delà des frontières, mais il évoque le ménage à faire dans le théâtre hongrois et affiche ouvertement sa proximité idéologique avec Viktor Orban, le premier ministre hongrois lui-même sympathique aux thèses flirtant avec l’extrême droite. Que faire dans ce cas? Le Théâtre national de Strasbourg (TNS), en la personne de sa directrice Julie Brochen, vient d’annuler des ateliers prévus entre Vidnyanszki et les élèves du TNS; en représailles le metteur en scène hongrois a décidé d’annuler sa venue au TNS, où deux de ses spectacles étaient programmés : Les Trois sœurs d’Anton Tchekhov et Le Fils devenu cerf de Ferenc Juhász. La polémique fait rage en ce moment en France, alignant en un face-à-face improbable les défenseurs d’une démarcation claire entre culture et politique (le dramaturge Valère Novarina, qui a écrit une lettre de soutien à Vidnyanszki) et ceux qui, comme devant l’écrivain allemand Peter Handke déposant sa gerbe de fleurs sur le cercueil de Slobodan Milosevic, se refusent à départager l’acte artistique de la posture idéologique. « Nous monterons Handke quand il sera mort » avait conclu Olivier Py, référant à Céline, Curzio Malaparte et autres pestiférés de la chemise brune, plus faciles à lire morts que vivants…

Dans cette ville, ou plutôt ces deux villes, Buda et Pest séparées par le Danube, j’y ai humé pourtant la douceur infinie d’une Mitteleuropa encore vivante, les parfums nostalgiques de l’empire austro-hongrois et ai surtout rencontré des artistes inspirants – ai-je besoin de préciser qu’ils ne se sentaient pas en harmonie avec les dérives fascistes de leur pays, certains pensant sérieusement à l’exil? J’y ai également croisé le Français Marc Martin, traducteur du magyar, ce qui n’est pas rien, car la langue hongroise est réputée être l’une des langues les plus ardues du globe, aux côtés du finnois, dont elle partage des racines communes. Marc Martin était en train de travailler à l’oeuvre de sa vie, c’est-à-dire à la traduction de ce qui est considéré comme l’un des plus grands romans modernes de la Hongrie, une sorte d’Ulysse de Joyce magyar : Histoires parallèles de Peter Nadas. 18 ans d’écriture et 5 ans de traduction ont été nécessaires pour publier ce roman de 1 148 pages en français. Le critique Pierre Assouline, dont je ne saurais pas assez vous recommander l’excellent blogue La République des livres l’a qualifié de « grand roman européen », Susan Sontag décrit Nadas comme l’un des écrivains les plus marquants de ce siècle (entendre le défunt 20e…)

PHOTO 5 LA RÉUNION

© Olivier Kemeid

© Olivier Kemeid

Le 9 avril 2012, j’atterris à St-Denis sur l’île de la Réunion, en plein océan Indien, 700 km à l’est de Madagascar. J’ai été invité en résidence d’écriture pour un mois par le Centre dramatique de l’Océan Indien – Théâtre du Grand Marché. La Réunion, anciennement île Bourbon, est un département français d’outre-mer qui porte bien son nom : y cohabite une pléiade de peuples issus des quatre coins du monde. On retrouve donc chez les Réunionnais des origines malgaches, malaises, chinoises, indiennes, européennes, africaines… Pour se retrouver dans ce métissage infini, ou plus justement pour sans doute se perdre avec élégance, les Réunionnais ont trouvé une belle solution : est créole celui qui est né sur l’île, quelle que soit l’origine de ses parents.

La résidence d’écriture s’intitule « Bat la lang », ce qui veut dire en créole « battre la langue », littéralement l’agiter, la frapper, la faire entendre sous toutes ses coutures… Y sont invités des auteurs de la francophonie, du Québec au Togo en passant par le Bénin, la Corse, la Bretagne, et bien sûr La Réunion. Parmi eux, l’écrivain français Éric Chevillard, chroniqueur au Monde des livres, auteur d’un blogue célèbre intitulé L’autofictif, que je vous invite à consulter : l’auteur y distille chaque jour (!) des aphorismes, des pensées, des poèmes, dans un style où la concision se mêle à l’ironie. Du grand art.

Ce que vous voyez ici est le cirque de Mafate. C’est un affaissement d’un ancien volcan, dont les sommets atteignent les 3 000 mètres. Si vous plissez les yeux, vous distinguerez de petites maisons, regroupées en un hameau. Les Réunionnais les nomment « îlets » (prononcez « îlette »), ils sont en effet comme des îles coupées de tout axe de communication. Ceux qui y habitent sont les descendants des « nègres marrons », des esclaves qui ont fui les plantations de canne à sucre au XIXe siècle.

PHOTO 6 ÉCOLE MAFATE À LA RÉUNION

© Olivier Kemeid

© Olivier Kemeid

Les auteurs ont été « projetés » en résidence dans des écoles, des bibliothèques, des prisons, des marchés publics… et à « Ilet à Bourse », un hameau du cirque de Mafate isolé à plus de cinq heures de marche du plus proche village. Nous allons y passer la nuit, y lire des extraits de nos textes, échanger avec les Mafatais. La marche s’annonce rude et une certaine fébrilité se fait ressentir au sein d’une équipe plus apte à écrire sur clavier qu’enjamber des précipices. Le lendemain, un des auteurs sera même rapatrié par hélicoptère… Les pieds en sang, je me souviens l’avoir secrètement envié.

N’y aurait-il eu que cet échange avec les enfants de Mafate que le voyage en eût valu la peine. Je n’ai pas de mots pour décrire l’émotion qui nous gagna ce soir-là, à entendre ces jeunes nous lire des poèmes, nous chanter une chanson qu’ils avaient composée sur le facteur de Mafate (l’homme qui a le plus marché sur cette terre), à nous demander des contes de nos pays respectifs. Et en écoutant le Béninois Hermas Gbaguidi ou le Togolais Gustave Akakpo narrer leurs histoires à des enfants dont les origines se confondent avec les leurs, en écoutant ce salut de l’Afrique à l’Afrique par-delà l’océan, je me suis dit qu’écrire, c’est aussi poser sa plume et marcher, marcher sans fin à la recherche d’un pays perdu, celui des origines bien sûr.

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Magazine 3900

Cet article a été publié dans le 3900, magazine du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Rédacteur en chef: Sylvain Bélanger, directeur de la publication: Philippe U. Drago.

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Olivier Kemeid

Olivier Kemeid est auteur, metteur en scène, directeur artistique de la compagnie Trois Tristes Tigres. Ses pièces ont été jouées dans de nombreux théâtres à Montréal, dont Moi, dans les ruines rouges du siècle au Théâtre d’Aujourd’hui (Prix de l’Association Québécoise des critiques de théâtre). Sa pièce L’Énéide, d’après Virgile (2007), traduite en anglais, en allemand et en hongrois, a été lue ou jouée en France (Festival d’Avignon 2008), en Allemagne, en Hongrie, en Belgique et aux États-Unis. En 2012-2013 cinq de ses pièces sont jouées ici et à l’étranger : The Aeneid à New York dans le off-Broadway (m.e.s. Kay Matchullat) ; Œdipe, une version toute personnelle de Œdipe Roi de Sophocle, au Théâtre du Parc à Bruxelles (m.e.s. José Besprosvany) ; Celles d’en haut, au Théâtre du Rêve à Atlanta (m.e.s. Olivier Coyette) ; Furieux et désespérés au Théâtre d’Aujourd’hui, dans une mise en scène de l’auteur et Survivre, au Théâtre de Quat’Sous, dans une mise en scène d’Eric Jean.