LIRE 20 mai 2016

Le rôle des institutions est-il à redéfinir?

Michigan Theatre, Détroit ©Octave Broutard

Michigan Theatre, Détroit © Octave Broutard

Comme on a pu le voir récemment, le Théâtre de Quat’Sous a lancé un appel de candidatures pour trouver un nouveau directeur artistique et codirecteur général du «petit grand théâtre». Mais ce n’est pas la seule institution à changer de garde. D’autres théâtres commencent à y songer. À Québec, on a pu le voir avec le Théâtre de la Bordée, et ce sera bientôt au tour du Théâtre Périscope. Mais avant de procéder à ce passage du flambeau comme on le fait lors d’une course à relais – puisque l’on a parfois l’impression qu’il s’agit bel et bien d’une course (vers où? on l’ignore) –, ne devrions-nous pas nous pencher sur la notion même d’institution, nous interroger sur son rôle au sein du domaine théâtral québécois et sur le rôle du directeur artistique? Et, pendant qu’on y est, pourquoi ne pas profiter de cette «étape» pour en discuter de vive voix?

J’essaye tant bien que mal de cerner ce malaise qui m’habite (depuis quelque temps déjà) et de comprendre pourquoi je ressens cette frustration quand je vais au théâtre. Je ne parle pas du simple fait que nous voyons souvent les mêmes personnes revenir. Je pense que ce qu’il y a de pire, c’est cette impression d’avoir vu un spectacle 100 fois avant même d’y avoir assisté. Ou encore de sortir d’un spectacle complètement indifférent. Oui, il faut du théâtre pour tous les goûts. Mais sommes-nous condamnés à ressasser les mêmes choses encore et encore? Avant d’affirmer vouloir voir de «nouvelles paroles» sur scène, peut-être faudrait-il définir ce qu’est le «nouveau», en tâchant d’éviter le piège de l’innovation pour l’innovation.

À mon sens, monter un spectacle du début à la fin demande tant de ressources en temps et en énergie qu’il faut que le spectacle en vaille non seulement le coup, mais que son propos soit d’une importance capitale. C’est parler, ou mourir de ne pouvoir exprimer ce qui nous gruge.

Pourquoi créons-nous encore aujourd’hui? Est-ce pour la simple raison qu’il faut produire et qu’il faut travailler? Pourquoi y a-t-il une douzaine de spectacles programmés dans la plupart des institutions chaque année? Pour faire travailler le plus de gens possible, ou parce que chaque spectacle en vaut vraiment la peine?

Combien de fois avons-nous vu de vraies prises de risques dans les dernières années? Et d’abord, qu’est-ce qu’un risque? Est-il financier ou artistique? Est-il même nécessaire?

Je pense que oui. Toute pratique doit se remettre en question pour continuer à évoluer, et il me semble que le théâtre à Montréal a pris une direction particulière dans les dernières années: celle du divertissement avant la réflexion, ou des démarches soi-disant «audacieuses» mais qui ne proposent en fait rien de nouveau. Le langage du marketing infiltre le milieu de la culture jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que ça. Les missions des théâtres sont souvent plus proches d’un pitch de start-up que du rôle de l’institution culturelle.

Je suis dur dans mes propos mais je pense qu’il est temps de poser des questions qui restent trop souvent enfouies. Pour éviter les conflits et les discussions déplaisantes, on tombe dans les rengaines (on a pas d’argent, on travaille pas assez, on fait donc pitié…) ou on préfère se flatter les uns les autres sur nos nouvelles créations en se disant à quel point nous faisons un travail «audacieux» (quel terme horrible). De plus, la peur de se faire exclure de son propre milieu (déjà très sélect) est souvent la cause principale qui étouffe toute envie de débattre de ce sujet délicat (comme le dit si bien Évelyne de la Chenelière dans son texte Les beaux dessins).

Mais, sans remettre en question toute leur histoire, demandons-nous à quoi servent les institutions en théâtre. À être les ambassadeurs de paroles artistiques? Mais encore? Ce qui m’apparaît évident, c’est que même si la plupart des institutions théâtrales se «démarquent» par leur mission (certaines font de la création, d’autres du théâtre britannique, d’autres de la création québécoise, des textes féministes, etc.), c’est, le plus souvent, du pareil au même. Les raisons sont multiples mais on entend souvent l’argument de la précarité financière des institutions.

En consultant les missions des théâtres montréalais sur le site montheatre.qc.ca, on se rend compte que beaucoup d’institutions montent des textes d’ici et d’ailleurs, peu importe que ce théâtre soit fait par des gens de la relève ou non. Il y en a beaucoup. La création multidisciplinaire est représentée mais a moins d’espace. Trois théâtres se démarquent (la Maison Théâtre, le CTDA et le Théâtre L’Illusion – théâtre pour enfants, de marionnettes et centre de création et répertoire québécois) et ont l’opportunité d’être les seuls en leur genre.

Malgré le fait que ces théâtres tentent tous de rejoindre un public «différent», l’effort n’est là que dans les différents types de répertoires. Serait-il possible d’imaginer 15 théâtres qui feraient les choses complètement différemment et qui se démarqueraient entre eux?

Et si les choses étaient semblables dans chaque théâtre parce que leurs structures administratives sont exactement les mêmes? Prenons simplement en exemple le système d’abonnement, qui fige les programmations à l’avance et ne laisse aucune place à l’imprévu et aux idées spontanées.

André Brassard disait : «Le système d’abonnement était censé aider les institutions culturelles, mais maintenant c’est rendu tellement un système imposé qu’on ne réfléchit même plus si ça vaut la peine. Mais on le fait, parce que tout le monde fait ça. (…) C’est le système même qui pour moi est pourri. On devrait revenir à des salles qui sont disponibles pis que tu loues pis que tu joues tant que tu peux, tant qu’y a du monde.» (Abécédaire de Brassard, Z pour Zabonnés)

Comment peut-on changer les choses? En fait, la question qu’il faudrait d’abord se poser est: faut-il changer les choses? Et si oui, lesquelles au juste? Les directeurs artistiques, tout comme le public, veulent-ils que les choses changent? Je déplore le manque d’originalité dont font preuve les institutions. Comme si leur «plan d’affaires» était fait pour les 20 prochaines années et que rien n’allait changer. Car c’est le cas. Rien ne sera mis en œuvre si nous ne proposons pas d’évolutions majeures. Il faut que les institutions prennent plus de risques car cela n’a rien à voir avec le risque financier. Et inviter Christian Lapointe au TNM n’est pas ce que j’appelle un risque. Ou alors nous n’avons pas la même définition du risque.

Comme le disait Olivier Choinière dans le déambulatoire Projet Blanc : «Une institution doit être ouverte sur le présent et non refermée sur elle-même, comme un univers parallèle avec ses propres codes, sans rapport avec le monde extérieur. Une institution publique doit même être plus ouverte sur le présent que n’importe quel autre lieu. Une institution est pour moi synonyme de modèle à suivre et non de corps mort à traîner. Les institutions nous appartiennent. Le dialogue que nous avons avec elles dépasse leurs gestionnaires du moment. Car c’est bien en gestionnaires d’entreprise qu’ils se comportent, qui s’attachent à ces lieux comme si c’était leur chose, leur bel objet, leur possession.
Ce théâtre n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de lieux publics que l’économie de marché a transformés en espaces privés. Ils doivent faire, avant toute chose, la preuve de leur rentabilité. Or le présent n’est pas une valeur sûre. Le présent n’est pas saisissable, ni quantifiable. Le présent n’est pas, par définition, rentable. Le présent est précisément ce qui nous échappe. Et si nos institutions sont des lieux clos, barricadés, et que les fenêtres qui donnent sur la rue ont été bouchées, c’est de peur que le présent ne les prenne d’assaut.»

Ce qui me dérange est que le théâtre ne ressemble qu’à une vaste plaine sans relief. Et les gens qui peuvent y faire quelque chose sont aux commandes des institutions. Il ne faut pas tout mettre à terre et repartir à zéro, mais il n’est jamais mauvais de faire le tri dans nos vieilles affaires. Que devons-nous garder? De quoi avons-nous besoin aujourd’hui? Car il est bien question de besoin. Le théâtre doit répondre à un besoin même s’il est abstrait. Et ça, c’est quelque chose que le théâtre n’a (selon moi) pas encore trouvé.

Le metteur en scène Jérémie Niel disait: «Pourquoi mes amis musiciens ou cinéastes, par exemple, vont au cinéma, assistent à des concerts, visitent des expositions, vont voir, même, des spectacles de danse contemporaine, alors qu’ils n’entreront jamais dans un théâtre? Pourquoi mon art est-il si déconnecté, de son monde et de sa communauté?

Parce que le théâtre est un art trop élitiste? Ou peut-être plutôt parce qu’il est encore à chercher son identité artistique, à devenir art…

C’est là que le terme d’indépendance, plus que pour toute autre discipline, prend tout son sens, toute son importance. C’est le théâtre indépendant qui fait l’histoire. Indépendant de son passé, de son enseignement, de ses pratiques traditionnelles, de ses systèmes de production.» (Journal de guerre, chronique Le Verbe Théâtre)

Les institutions montréalaises qui produisent un grand pourcentage du théâtre québécois aujourd’hui sont gérées par une poignée de gens. Je pense qu’il serait intéressant que ceux-ci se réunissent pour parler de leur vision d’avenir, mais aussi que l’on redéfinisse le rôle d’une institution. Quel est son véritable mandat, hormis de produire bêtement à la chaîne des pièces sans saveurs et déjà vues mille fois, ou, encore pire, de programmer des compagnies sous prétexte qu’elles existent depuis longtemps (et qu’elles ne se remettent plus en question depuis belle lurette) et qu’elles sont même parfois résidentes de certaines institutions (ou, devrais-je plutôt dire, présidentes)?

Pour résumer, je pense qu’il faut provoquer un mouvement de renouveau dans les institutions, mais on ne parle pas nécessairement de refonte majeure ou de changer de directeur artistique dans chaque théâtre. Je trouve qu’on en est à un point où le changement ne peut qu’être bénéfique. Je pense également que le dialogue mérite d’être initié avec les principaux concernés, que ce soit pour proposer des solutions à court ou à long terme. Peut-être même de se donner des défis (des vrais) en ce qui concerne les prochaines programmations. Pas nécessairement d’inviter tel ou tel artiste, mais dans la structure même de la programmation. Comme le fait de dévoiler deux saisons à l’avance au lieu d’une seule – de la même manière que les films sont annoncés deux ou trois ans à l’avance au cinéma –, ce qui nous permettrait d’avoir une vision à moyen terme de ce que la direction artistique à en tête, ou faire une saison secrète comme le Secret Theater en Angleterre, qui annonçait ses spectacles comme Spectacle #1, #2, #3… et dévoilait le spectacle le soir même de sa première médiatique, ou encore le principe de «billet à entrées multiples» qui permet de voir le spectacle autant de fois que désiré, selon la disponibilité des sièges (une mesure qui règlerait partiellement le problème de certaines salles à moitié pleines et permettrait au spectateur de mieux comprendre et apprécier un spectacle plus complexe). Il ne s’agit pas de réinventer la roue (pour citer Pierre McDuff), mais de faire avancer le carrosse pour qu’il sorte un peu de la boue dans laquelle il s’enlise.

Bref, je pense qu’il y a matière à réflexion et qu’il serait temps de demander aux directeurs artistiques eux-mêmes ce qu’ils pensent du rôle des institutions. Leur demander également s’ils trouvent qu’il y a un problème actuellement dans leur théâtre quant à la façon de fonctionner (en dehors de la question des subventions). Les DA ont un rôle important à jouer dans le domaine du théâtre québécois, qui va bien au-delà de la simple programmation de tel ou tel spectacle (amenant telle ou telle personne à jouer). Ils ont une influence sur toute une chaîne d’intervenants, car pour créer de futurs employés, les écoles de théâtre tentent de former des comédiens qui répondraient aux critères des DA en place.

Les problèmes sont multiples, tout comme les solutions. Mais il faut à tout prix faire évoluer la manière de penser le théâtre aujourd’hui, au Québec. Nous en avons tous grandement besoin. Je termine avec une dernière citation, qui fait référence à un État mais peut aussi bien s’appliquer aux institutions théâtrales québécoises.

«Et puis l’Histoire nous a appris que ce sont toujours les mouvements sociaux qui font bouger les États, et non l’inverse. L’État doit rester présent et fort pour nous (…) mais nous ne pouvons compter sur lui pour prendre en charge l’entièreté de notre développement en tant que société.» Nicolas Langelier, introduction du Nouveau Projet no 09.

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Thomas Duret

Artiste multidisciplinaire et hyperactif Thomas Duret axe sa démarche artistique autour des alternatives, afin de créer constamment de nouveaux chantiers de réflexion (et pas seulement sur l’art). Diplômé de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, il travaille sur ses projets de créations aux formes hybrides avec sa compagnie, Théâtre du Baobab, depuis 2011. On le considère souvent comme un emmerdeur, titre qu’il affectionne particulièrement.