LIRE 1 juin 2016

Occupation Bastille I.

Journal d'une occupante

Actuellement, au Théâtre de la Bastille à Paris, un projet atypique est en cours: «Occupation Bastille». À l’initiative de la direction du théâtre, l’invitation a été faite au metteur en scène portugais Tiago Rodrigues d’activer cette recherche participative entre comédiens, employés du théâtre et près de 70 spectateurs pour inventer un autre rapport à la création. Débarquée de Montréal pour suivre les 68 jours de cette expérience unique d’appropriation d’un lieu par des artistes et des spectateurs, la dramaturge Sara Fauteux livre au Verbe son journal de bord de Seine…

Occupation Bastille

Le projet – présentation par Tiago Rodrigues «Ce texte est censé vous expliquer ce qui aura lieu au Théâtre de la Bastille pendant les mois d’avril, mai et juin prochains. Je peux essayer de le faire, mais il ne faut pas que vous le preniez trop au sérieux. Nous allons occuper le Théâtre de la Bastille. Pourquoi nous voulons le faire, nous le savons. Mais quant à vous dire ce qui adviendra, nous ne pouvons rien promettre. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous occupons ce théâtre. Ce qui aura lieu, nous « ne voulons pas » le savoir.

Occupation Bastille est motivée par trois formes d’urgence. Urgence de l’équipe d’un théâtre à questionner son rapport aux artistes et au public, en s’opposant au rythme précipité (mais pas souvent urgent) de la consommation culturelle ; urgence des artistes à rencontrer des théâtres autrement, d’une façon qui leur permette réellement de s’inscrire dans la cité ; urgence, enfin, d’un public qui désire habiter le théâtre comme quelqu’un qui déchiffre un mystère, en pariant sur le fait de ne pas savoir ce qui aura lieu.

Que nous nous battions pour défendre le droit de plonger dans l’inconnu ne veut pas dire que nous n’avons pas de projets. Nous ouvrirons cette occupation avec une nouvelle création, Bovary, inspirée du procès intenté à Flaubert en 1857 pour atteinte à la morale et à la religion, au moment de la publication de son roman en feuilleton.

Puis, nous travaillerons pendant deux mois avec un groupe de 90 personnes composé d’artistes français et portugais, de 70 spectateurs du Théâtre de la Bastille, et de toute son équipe. Ce groupe inventera et présentera des soirées uniques intitulées Ce soir ne se répètera jamais, durant lesquelles nous ouvrirons les portes du théâtre afin que la cité puisse découvrir les exploits et les échecs de notre audacieuse occupation.

Pour finir, nous présenterons une nouvelle création intitulée Je t’ai vu pour la première fois au Théâtre de la Bastille, qui sera probablement une sorte de manifeste-mémoire de cette occupation, ou bien quelque chose de totalement différent. Sans compter toutes les choses que nous inventerons ensemble et qui ne peuvent être signalées puisqu’elles n’ont pas encore été imaginées.» Tiago Rodrigues

JOURNAL DE BORD, PAR SARA FAUTEUX

15 avril 2016
Je suis arrivée de Montréal le mardi 12 avril. Jeudi, j’ai rencontré Juliette Roers, administratrice, et toute l’équipe du Théâtre de la Bastille, j’ai assisté à la représentation de Bovary et j’ai fait la connaissance de la plupart des comédiens, ainsi que de Miguel Borges et Raquel Castro, deux comédiens portugais qui feront également partie de l’équipe artistique d’Occupation Bastille.

Sara Arrivee Bastille

De mon côté, je me suis portée volontaire pour suivre ce projet. Je suis dramaturge à Montréal, j’accompagne des metteurs en scène, je retravaille des textes, je fais aussi de la critique et je rédige des communiqués, des cahiers pédagogiques et autres supports de communication pour différents théâtres. J’ai souhaité m’impliquer dans Occupation Bastille afin de déplacer et d’ouvrir mon regard, souvent très littéraire, sur l’expérience théâtrale. J’avais proposé d’emblée à Tiago Rodrigues, le metteur en scène, de rédiger un journal de bord d’Occupation Bastille, un peu comme un prétexte à ma présence. Je pense cependant comme lui qu’il est important de garder une trace de ce processus unique. Je me questionne sur la forme que peut prendre ce texte.

Crédit Photo : Pierre Grosbois

Crédit Photo : Pierre Grosbois. À gauche, Sara Fauteux.

Après le spectacle, Tiago a pris la parole quelques minutes dans le bar du théâtre pour s’adresser à l’équipe. Il a proposé de fonctionner par «projets». Ceux qu’il a mis sur papier pour cette première rencontre doivent servir d’impulsion et de point de départ, mais seront enrichis et multipliés par d’autres idées qui viendront de l’équipe artistique et des participants. Il propose de suivre l’intérêt du groupe: si au moins deux personnes se montrent intéressées par une idée, alors il vaut la peine de la poursuivre.

Les projets avanceront en parallèle. Au début de chaque rencontre, chaque groupe pourra décider de se consacrer à l’un ou à l’autre des projets, ou d’en initier de nouveaux.

Pour expliquer comment les participants, présents à différents moments et rarement dans les mêmes groupes, pourront s’impliquer dans ces projets, Tiago a utilisé une image très éclairante: nous travaillons tous à ériger un mur, et à chaque nouvelle rencontre, le mur ayant grandi, on continue le travail et l’exploration à partir de là où il est rendu, d’autres ayant posé des briques en notre absence.

16 avril 2016
Il est 14 heures. Les spectateurs participants, les artistes, l’équipe du théâtre se rassemblent tranquillement dans le bar du Théâtre de la Bastille.
Nous attendons tous fébrilement le début de cette Occupation.
C’est le premier jour.Occupation Bastille / Sara Fauteux - espace bar14 h 10. On monte dans la salle du haut, on s’installe dans les gradins.
Seul Tiago reste sur la scène.
On attend qu’il dise quelque chose.
Derrière lui, sur le mur noir, il y a un grand papier brun.
Un tableau de bord.

Dans la salle, il y a une quinzaine de spectateurs, les cinq acteurs de Bovary, deux comédiens portugais, la directrice artistique et la directrice administrative du Théâtre de la Bastille, la directrice de production du Théâtre national de Lisbonne et une observatrice québécoise. Ai-je oublié quelqu’un?

Bonjour.
Bienvenue.
Commençons.
Nous sommes là pour occuper le théâtre.
Qu’est-ce que ça veut dire?
Que nous allons passer du temps ensemble.

Mais comment allons-nous l’occuper, justement, ce temps?

Nous fonctionnerons par projets. Initiés par qui le veut et soutenus par au moins une autre personne du groupe, ces projets peuvent prendre plusieurs formes.

Jacques propose une séance de questions.
On pose des questions, auxquelles on ne répond que par d’autres questions.
40 minutes.
Un projet pour une autre séance peut-être?
Mais qu’on amorcera finalement le jour même.
What is the question.
Grégoire note sur le tableau de bord.

Christine propose une visite du théâtre.
Visite commentée par l’équipe du Théâtre?
Visite explicative?
Non.
Visite libre, exploration des espaces du théâtre.

Occupation Bastille / Sara Fauteux - exploration des espaces

Occupation Bastille / Sara Fauteux - billetterieOccupation Bastille / Sara Fauteux - coulisses
Occupation Bastille / Sara Fauteux - interdit au publicOccupation Bastille / Sara Fauteux - loges

 

 

 

 

Occupation Bastille / Sara Fauteux - loges frigoOccupation Bastille / Sara Fauteux - escaliers

Occupation Bastille / Sara Fauteux - archives extincteur

Quelques liens tirés de la presse française pour en savoir plus sur ce projet:
Le Monde – Au Théâtre de la Bastille, l’autre occupation
Les Inrocks – Tiago Rodrigues, le génie (portugais) de la Bastille
Médiapart«Bovary» debout occupe le théâtre de la Bastille
Libération«Occupation Bastille», chambre d’écho de La République

France Culture (radio)La Grande Table / Tiago Rodrigues occupe la Bastille – Cycle Tiago Rodrigues en 3 parties.

carré blanc
Sara Fauteux

Sara Fauteux est diplômée du programme d’études françaises de l’Université de Montréal. Elle se passionne pour l’étude des textes de théâtre, ainsi que pour la pratique des auteurs, des metteurs en scène, des penseurs et des créateurs de la scène québécoise et internationale. À Montréal, elle travaille comme conseillère dramaturgique auprès de différents auteurs et metteurs en scène, en plus de collaborer avec le CEAD ainsi qu’avec les départements des communications de différents théâtre. Elle est critique pour le site MonTheatre depuis 2007 ainsi que pour la Revue Liberté depuis 2014. Durant toute l’année 2015, elle a été adjointe à  la programmation au Festival TransAmériques.