LIRE 22 juin 2016

Occupation Bastille X.

Je te vois pour la dernière fois au Théâtre de la Bastille

Actuellement, au Théâtre de la Bastille à Paris, un projet atypique est en cours : «Occupation Bastille». À l’initiative de la direction du théâtre, l’invitation a été faite au metteur en scène portugais Tiago Rodrigues d’activer cette recherche participative entre comédiens, employés du théâtre et près de 70 spectateurs pour inventer un autre rapport à la création. Débarquée de Montréal pour suivre les 68 jours de cette expérience unique d’appropriation d’un lieu par des artistes et des spectateurs, la dramaturge Sara Fauteux livre au Verbe son journal de bord de Seine…

Nous sommes le 12 juin. À part les comédiens, qui ont joué Je t’ai vu pour la première fois au Théâtre de la Bastille tous les soirs depuis dimanche dernier, la plupart d’entre nous ne nous sommes pas revus depuis quelques jours. On dirait qu’une éternité a passé.

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

Dans le bar du théâtre, sur le trottoir, une vingtaine de spectateurs sont présents, tous les comédiens, Tiago et plusieurs membres de l’équipe du théâtre. À 14h25, nous nous rassemblons dans la salle du haut, notre repaire, pour un rendez-vous ultime, un bilan de cette occupation.

Je me demande où sont passés les autres spectateurs, ceux qui ne sont pas revenus. Nous étions bien 90 à un moment … Bien sûr, les impératifs de la vie et l’intensité du projet font qu’il est normal que plusieurs personnes se soient retrouvées dans l’impossibilité de se présenter pour ce bilan. Mais la plupart des têtes connues, ceux qui ont fréquenté assidûment les murs de ce théâtre durant les dernières semaines, sont là.

Une spectatrice ouvre la discussion en lisant une lettre dans laquelle elle remercie de tout cœur le Théâtre de la Bastille et tous les participants, spectateurs et artistes. Ces heures partagées ont été, nous dit-elle, une grande aventure dans laquelle elle s’est sentie incluse, modifiée, emportée. Dans le groupe, bon nombre de spectateurs partagent cet enthousiasme par rapport à l’ouverture du projet, au risque et à l’esprit de collectivité.

C’est peut-être ce postulat de départ – «ne pas savoir» –, ce pari peu commun, cet aveu périlleux, qui les a le plus inspirés.

Il y a aussi des insatisfactions. Certains parlent de l’ambiguïté de la place accordée aux spectateurs, d’une impression d’un manque de respect parfois face à ce qui était partagé au sein du groupe, d’une frustration au sujet de l’importance donnée aux présentations, au passage concret à la scène, plutôt qu’à la réflexion …

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

Certains trouvent que nous avons trop discuté ; d’autres, pas assez.

Certains trouvent que cette occupation n’est pas allée assez loin, que nous nous sommes contentés de flotter sur une vague sans jamais aller au fond des choses : ni des réflexions, ni des productions.

Certains trouvent que cette occupation était empreinte de dynamiques de pouvoir qui n’ont pas été résolues. Certains se demandent pourquoi il n’y a que les spectateurs qui font le bilan…

Pour Géraldine Chaillou, la directrice adjointe du Théâtre de la Bastille et instigatrice du projet, l’occupation aura permis de constater que nous pouvons poser des actions concrètes, prendre le pouvoir pour inventer, peut-être, notre propre cadre de travail.

David Geselson, un comédien, parle d’une dynamique très spéciale avec le Théâtre de la Bastille. Cette permanence installe un rapport personnel, intime, plus profond avec les gens et avec le lieu. Une véritable dynamique d’accompagnement et de complicité existe maintenant.

Jean-Marie Hordé, le directeur du Théâtre de la Bastille, réfléchit à la manière dont cette occupation, cette permanence justement, a pu agir sur nos vies. Nos vies tellement compartimentées, pleines d’obligations, le théâtre n’a-t-il pas la faculté, rare à notre époque, de nous les rendre comme un tout, des «vies unifiées» ?

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

Cette occupation s’ouvrait il y a un peu plus de deux mois sur trois formes d’urgence : «Urgence de l’équipe d’un théâtre à questionner son rapport aux artistes et au public, en s’opposant au rythme précipité (mais pas souvent urgent) de la consommation culturelle ; urgence des artistes à rencontrer des théâtres autrement, d’une façon qui leur permette réellement de s’inscrire dans la cité ; urgence, enfin, d’un public qui désire habiter le théâtre comme quelqu’un qui déchiffre un mystère, en pariant sur le fait de ne pas savoir ce qui aura lieu ».

Le projet concret était pour le moins énigmatique : «Nous ne ferons pas un projet avec la communauté. Nous inventerons une communauté. Nous ne demanderons pas aux spectateurs de se prendre pour des acteurs ou de suivre une formation. Nous allons créer une pièce dans laquelle toutes les étapes du processus qui précèdent la représentation tiennent déjà compte du public et de toute l’équipe du théâtre ».

Avons-nous répondu à ces urgences ? Y avons-nous réellement fait face collectivement ? Avons-nous été assez exigeants ? Avons-nous pris de ce temps précieux qui nous était offert pour nous intéresser les uns aux autres ? Qu’est-ce que l’art peut changer collectivement ? Est-ce que le spectacle était une fin, ou alors une finalité ? Avons-nous réussi à créer une communauté ? Avons-nous eu le courage de regarder en face les dynamiques de pouvoir qui ont vu le jour dans notre communauté ?

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

Cette dernière question est certainement celle qui m’intéresse le plus, celle à laquelle je tenterai de répondre au cours des prochaines semaines en réfléchissant à tout ce temps passé à Paris au Théâtre de la Bastille. Je quitte en effet avec beaucoup d’interrogations sur l’implication et les motivations des artistes dans ce projet, avec le sentiment diffus que l’ouverture nécessaire à une véritable rencontre n’était peut-être pas au rendez-vous.

Je ne sais pas si je suis une meilleure dramaturge à la suite d’Occupation Bastille, je ne sais pas si je pourrai mieux accompagner des metteurs en scène, des auteurs, des théâtres. Mais l’expérience partagée du théâtre me semble plus concrète que jamais.

Aujourd’hui, le fait de dire «sans spectateurs, il n’y a pas de théâtre» fait réellement sens pour moi.

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

Occupation Bastille ©Pierre Grosbois

carré blanc
Sara Fauteux

Sara Fauteux est diplômée du programme d’études françaises de l’Université de Montréal. Elle se passionne pour l’étude des textes de théâtre, ainsi que pour la pratique des auteurs, des metteurs en scène, des penseurs et des créateurs de la scène québécoise et internationale. À Montréal, elle travaille comme conseillère dramaturgique auprès de différents auteurs et metteurs en scène, en plus de collaborer avec le CEAD ainsi qu’avec les départements des communications de différents théâtre. Elle est critique pour le site MonTheatre depuis 2007 ainsi que pour la Revue Liberté depuis 2014. Durant toute l’année 2015, elle a été adjointe à  la programmation au Festival TransAmériques.