LIRE 8 juin 2016

Occupation Bastille VIII.

Ce soir ne se répétera jamais - 17 Mai

Actuellement, au Théâtre de la Bastille à Paris, un projet atypique est en cours : «Occupation Bastille». À l’initiative de la direction du théâtre, l’invitation a été faite au metteur en scène portugais Tiago Rodrigues d’activer cette recherche participative entre comédiens, employés du théâtre et près de 70 spectateurs pour inventer un autre rapport à la création. Débarquée de Montréal pour suivre les 68 jours de cette expérience unique d’appropriation d’un lieu par des artistes et des spectateurs, la dramaturge Sara Fauteux livre au Verbe son journal de bord de Seine …

17 mai 2016
C’est le jour de la deuxième présentation. Ce soir ne se répétera jamais, encore… À 14 heures, on se rassemble dans le bar, sur le trottoir, les gens arrivent peu à peu. Grégoire [Monsaingeon, comédien], finalise le plan écrit de la soirée. Puis, dans la grande salle, on fait un point. Sur le plateau, de grosses guirlandes vertes de lumières ont été installées sur une perche qui traverse la scène.

L’après-midi sera consacré au travail : Tiago a récolté des lettres que des spectateurs lui ont envoyées par courriel dimanche et lundi. Il y en a une quarantaine ! David [Geselson] et Alma [Palacios, comédiens], parlent d’orchestrer une petite chorégraphie. Alma veut aussi travailler sur les lettres de Annie Ernaux à Marie-Claude.

Dans la salle du bas, Patrice [Blais-Barré, directeur technique], Antoine [Chérix, régisseur général], Yann Le Hérissé et Véronique [Bosi, régisseurs généraux intermittents], travaillent sur les effets de lumière et le déroulement de la soirée avec Grégoire, David et Raquel Castro, comédienne.

En haut, Tiago organise une lecture de fragments des lettres des spectateurs. On commence par plusieurs débuts, plusieurs milieux, puis plusieurs fins. Le petit groupe fait quelques essais, discute, plaçant certains repères. En contrepoint visuel à ce travail de lectures, Tiago propose d’utiliser des petits animaux en plastique pour créer un jeu d’ombres avec la lumière de son téléphone. Sur le plateau, le micro qui est passé de main en main rythme la parole des spectateurs pendant que Miguel Borges, comédien, et Alma manipulent une grande affiche pour projeter les ombres de Tiago.

Vers 16 heures, un groupe de spectatrices se rassemble avec Alma pour lire des bouts de lettres à Marie-Claude. On teste l’idée d’Alma : elle circule entre les corps et distribue des feuilles sur lesquelles se trouve un extrait de lettre. La parole ainsi partagée entre toutes ces femmes donne l’impression qu’Annie Ernaux a tous les âges, qu’elle écrit de toutes les époques de sa vie.

© Pierre Grosbois

© Pierre Grosbois

À 17 heures, tout le monde qui est déjà présent se rassemble dans la salle du bas pour un genre de «générale». On refait le déroulement, les effets de lumière, les entrées et les sorties. À 19 heures, on se rassemble une dernière fois. Il y a en tout une quarantaine de spectateurs. Certains qui ont suivi le groupe depuis le début sont absents, les étudiants qui étaient venus au début sont là avec nous. On reparle des échos et de la manière de s’y intégrer. Tiago parle surtout de l’esprit de la soirée, de l’écoute, de la sensibilité nécessaire, de l’atmosphère d’intimité, de vulnérabilité qu’on souhaite partager avec le public. Je me demande si les spectateurs ou encore les gens du théâtre, ceux qui n’ont pas l’habitude du plateau, sont nerveux. Nerveux de parler, d’apparaître sur la scène, mais aussi de suivre ce plan à la fois précis et ouvert, assez long, où se succèdent les lectures, les petites mises en scène, les moments de «Seul(e) en salle» …

J’ai toujours été fascinée de voir des comédiens dans le travail assimiler des séquences sur scène très rapidement. Un schéma se crée, puis le corps et la tête l’intègrent très rapidement et précisément. Ici, pour les spectateurs sur scène, cet apprentissage et cette concentration sont remplacés par l’énergie de la masse. Les effets de son et de lumière guident doucement le groupe vers le prochain tableau. Les comédiens installent les mouvements. Ça coule. La représentation se déroule presque exactement comme prévu. Ça débute par une avalanche répétée de feuilles, le temps que le public prenne place. Puis, David fait son appel aux lettres non écrites et part en coulisses avec un spectateur. Les lettres se succèdent, on s’installe avec chaises et objets sur scène, le piano accompagne les lectures. Les moments de «Seul(e) en salle» sont ceux qui m’intéressent le plus. Mais tout au long de la représentation, l’énergie sur le plateau est juste, simple, et quelque chose se rend jusqu’à la salle, là où je suis installée. Comment se sent-on comme spectateur ou employé du théâtre sur le plateau pour cette soirée ?

Au moment de lire la Lettre non-écrite à l’enfant à venir, Raquel invite quelqu’un du public à la rejoindre pour partager la lecture en incarnant la figure du fils. Le jeune homme qui la rejoint sur scène est un lecteur brillant, sensible, absolument touchant. D’un coup, il capte l’attention de la salle. On croirait voir un baron ! Mais non, c’est un spectateur inconnu, un «vrai» spectateur.

La scène est un drôle d’endroit. Étrangement séduisante, un peu cruelle, terriblement vivante. Ses meilleurs moments sont toujours volés. Au-delà de l’adresse, de la prouesse, des différents métiers qui la façonnent de toutes sortes de manières et que nous devrions toujours valoriser, ses tensions les plus vibrantes appartiennent à quelque chose de mystérieux, comme un supplément d’humanité indéfinissable qu’on capte tout à coup.

© Pierre Grosbois

© Pierre Grosbois

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Sara Fauteux

Sara Fauteux est diplômée du programme d’études françaises de l’Université de Montréal. Elle se passionne pour l’étude des textes de théâtre, ainsi que pour la pratique des auteurs, des metteurs en scène, des penseurs et des créateurs de la scène québécoise et internationale. À Montréal, elle travaille comme conseillère dramaturgique auprès de différents auteurs et metteurs en scène, en plus de collaborer avec le CEAD ainsi qu’avec les départements des communications de différents théâtre. Elle est critique pour le site MonTheatre depuis 2007 ainsi que pour la Revue Liberté depuis 2014. Durant toute l’année 2015, elle a été adjointe à  la programmation au Festival TransAmériques.