LIRE 7 juin 2016

Occupation Bastille VII.

Essoufflement

Actuellement, au Théâtre de la Bastille à Paris, un projet atypique est en cours : «Occupation Bastille». À l’initiative de la direction du théâtre, l’invitation a été faite au metteur en scène portugais Tiago Rodrigues d’activer cette recherche participative entre comédiens, employés du théâtre et près de 70 spectateurs pour inventer un autre rapport à la création. Débarquée de Montréal pour suivre les 68 jours de cette expérience unique d’appropriation d’un lieu par des artistes et des spectateurs, la dramaturge Sara Fauteux livre au Verbe son journal de bord de Seine …

30 avril 2016
Deux semaines bien chargées se sont déjà écoulées depuis le début d’Occupation Bastille. Une routine, un rythme, une structure se sont installés et régissent nos rencontres. En ce treizième jour de l’occupation, il y a une volonté chez les artistes de bousculer un peu le déroulement des rendez-vous avec les spectateurs et, surtout, l’habitude du lieu. Il y a aussi une certaine fatigue qui s’installe, un petit essoufflement dans l’air. Malgré tout, c’est une séance riche où plusieurs choses intéressantes apparaissent.

Crédit Photo : Pierre Grosbois

Crédit Photo : Pierre Grosbois

2 mai 2016
Avant que l’on se sépare pour travailler en groupes, Jacques [Bonnaffé, comédien], amorce What is the question au sujet de République. Dans les médias, on annonce une perte d’élan à Nuit debout, un essoufflement. Depuis quelques nuits, les affrontements avec les policiers se multiplient et il semble de plus en plus difficile de défendre quelque chose, une parole, des idées.

De notre côté, à Occupation Bastille, est-ce qu’on s’essouffle aussi ? Est-ce qu’on arrive à porter des idées ? Est-ce notre objectif ?

Lors du projet Utopie / Travail de Géraldine, que nous avons poursuivi ce soir, un programmateur-observateur de la séance a dit : «Le contact avec l’univers d’un artiste façonne notre vision du monde, nous transforme, change la vie.» N’est-ce pas de cette manière, surtout, fondamentalement, que notre occupation est politique ? Tout comme le théâtre, même quand il n’aborde pas frontalement des questions sociales ou politiques, notre occupation nous place toujours devant un partage, un mode de réflexion drastiquement opposé à celui que nous pratiquons socialement.

4 mai 2016
Ces problèmes de communication qui sont les nôtres dans Occupation Bastille m’intéressent de plus en plus. Comment s’organiser pour que chacun trouve sa place sans forcer les choses, sans les fixer dans les modes habituels de communication ? Occupation Bastille parle de ça aussi. L’exposé qu’a fait Axel, un spectateur, sur la présentation imaginaire des spectacles de la saison à venir du Théâtre de la Bastille parle de ça aussi. Du paradoxe qui existe entre la volonté de communiquer pour faire connaître, pour inviter, tenter, et les exigences de la création, qui ne peut se faire que dans la liberté et en restant peut-être le plus longtemps possible dans un certain danger de ne pas savoir.

Sur le modèle de l’Historique du Théâtre de la Bastille de Patrice [Blais-Barré, directeur technique du théâtre], nous nous rassemblons tous dans la salle du bas pour poser quelques questions aux membres de l’équipe du Théâtre de la Bastille. Nous profitons de la présence de Géraldine [Chaillou, directrice adjointe], Elsa [Kedadouche, directrice des relations avec le public et assistante à la direction artistique], Christophe [Pineau, responsable des relations avec le public et du site internet], Lola [Kil, chargée d’accueil et de billetterie], Claire [Groslier] et Johanne [Débat, accueil saisonnier], Juliette [Roels, administratrice]; qui se joint à nous, pour passer un moment avec eux et leur poser des questions sur leur travail, leur vie au théâtre, le fonctionnement de l’équipe.

Qui choisit les spectacles ? À quoi ressemblent vos horaires ? Est-ce difficile de travailler dans des bureaux aussi exigus ? À quelle hauteur le Théâtre de la Bastille est-il subventionné ? Vous travaillez ici depuis combien de temps ? Vous venez du milieu du théâtre ? Vous êtes coproducteur ici ? Avez-vous déjà programmé des spectacles deux ans à l’avance ?

Crédit Photo : Pierre Grosbois

Crédit Photo : Pierre Grosbois

10 mai 2016
La soirée se déroule sans heurt, sans confusion, sans temps mort. Les projets d’Occupation Bastille font le test du public dans l’enthousiasme. Il y a quelques jours, nous parlions de la nécessité de circonscrire les attentes des spectateurs de la soirée en les contaminant de notre énergie de jeu, d’expérimentation, de collectivité. Je crois que cette énergie qui est la nôtre depuis le 14 avril dernier a trouvé dans notre première tentative de Ce soir ne se répétera jamais une forme pour se transmettre et se partager.

Mais la transformation des spectateurs d’Occupation Bastille en «occupants» ne modifie-t-elle pas nécessairement quelque chose, voire tout ? Ce soir, les artistes, les gens du théâtre et les occupants, nous nous sommes tous un peu déplacés dans nos habitudes de l’expérience théâtrale. La présence des occupants au sein du théâtre s’est concrétisée. Ce soir, ce sont non seulement nos projets, mais aussi la posture que chacun a adoptée dans cette occupation qui a fait le test du public.

crédit photo : Pierre Grosbois

crédit photo : Pierre Grosbois

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Sara Fauteux

Sara Fauteux est diplômée du programme d’études françaises de l’Université de Montréal. Elle se passionne pour l’étude des textes de théâtre, ainsi que pour la pratique des auteurs, des metteurs en scène, des penseurs et des créateurs de la scène québécoise et internationale. À Montréal, elle travaille comme conseillère dramaturgique auprès de différents auteurs et metteurs en scène, en plus de collaborer avec le CEAD ainsi qu’avec les départements des communications de différents théâtre. Elle est critique pour le site MonTheatre depuis 2007 ainsi que pour la Revue Liberté depuis 2014. Durant toute l’année 2015, elle a été adjointe à  la programmation au Festival TransAmériques.