LIRE 6 juin 2016

Occupation Bastille VI.

Qu’est-ce que ça nous fait ?

Actuellement, au Théâtre de la Bastille à Paris, un projet atypique est en cours : «Occupation Bastille». À l’initiative de la direction du théâtre, l’invitation a été faite au metteur en scène portugais Tiago Rodrigues d’activer cette recherche participative entre comédiens, employés du théâtre et près de 70 spectateurs pour inventer un autre rapport à la création. Débarquée de Montréal pour suivre les 68 jours de cette expérience unique d’appropriation d’un lieu par des artistes et des spectateurs, la dramaturge Sara Fauteux livre au Verbe son journal de bord de Seine …

21 avril 2016
Qu’est-ce qu’on écrit sur l’affiche, ce soir?

En passant, Prince est mort.

On relâche un peu l’organisation. Petite errance ce soir. Alors que certains se rassemblent dans la salle du haut en attendant les autres, un Projet convivialité s’improvise sur le trottoir. Bière, cigarette et discussion.

On fait l’affiche : SEXY MOTHERFUCKER.

© Pierre Grosbois

© Pierre Grosbois


24 avril 2016
Plusieurs spectateurs m’ont déjà confié à quel point ils trouvaient difficile de ne pas pouvoir être présents tous les jours. C’est vrai que le sentiment d’appartenance qui s’est rapidement installé dans cette occupation quasi quotidienne suscite une certaine crainte de «manquer» quelque chose, de s’extraire du groupe. Je me demande ce que ça nous dit sur l’expérience théâtrale …

26 avril 2016
De nouveaux projets…
Charlotte, une spectatrice, propose de discuter de ces neuf premiers jours d’Occupation Bastille, de ce que ce projet a changé dans notre vie.
Qu’est-ce que ça nous fait ? sera amorcé demain, lorsque Tiago sera là.

27 avril 2016
Cette question du «trop de mots» semble planer dans nos rangs ces jours-ci.
Passons-nous trop de temps à discuter de ce que nous faisons plutôt que de le faire ?
Comment sortir d’un discours métathéâtral, métaoccupation ?
Faut-il en sortir ?
Sommes-nous trop cérébraux face à cette occupation ?
Les réponses à ces questions sont multiples, j’imagine, et varient selon les individus.
Hier, Charlotte a proposé un projet.
Qu’est-ce que ça nous fait ? d’être ici, ensemble, dans cette occupation.
Qu’est-ce que ça a changé à notre vie ? Plusieurs mains se sont levées pour appuyer ce projet.

Plusieurs spectateurs ressentent donc le besoin de partager leur expérience et de s’exprimer sur ce qu’ils vivent depuis le début d’Occupation Bastille.

Les artistes, de leur côté, me semblent plutôt ressentir le besoin de produire, de créer des objets, des moments artistiques.

Dans le processus démocratique mais aussi très organique qui est le nôtre, comment les besoins de chacun pourront-ils être pris en compte ?

28 avril 2016

Occupation Bastille / Sara Fauteux - plan

Anne-Marie, une spectatrice, se demande que faire de «tout ça» après la fin de l’occupation. Qu’allons-nous faire des matériaux récoltés ? de l’énergie que nous avons mise en branle ?

Une foule de questions que je me pose depuis le début de ce projet sont abordées dans cette discussion : qui est généreux envers qui dans cette occupation ? Pourquoi avoir mis un tel projet en place ? Combien ça coûte, faire Occupation Bastille ? Est-ce que vous cherchez à déplacer votre regard ? Comment pouvons-nous utiliser les problèmes que nous rencontrons dans ce dispositif de répétition exceptionnel pour créer ?

Plusieurs choses intéressantes sont dites: la présentation est-elle plus importante que le processus de chacune des autres journées ? Comment accepter de ne pas savoir ce qui arrivera, tout en souhaitant s’organiser, inclure tout le monde? Comment penser des formes qui permettent à chacun d’entrer dans le jeu s’il le désire ?

Crédit Photo : Pierre Grosbois

Crédit Photo : Pierre Grosbois

Il me semble que cette discussion met à jour l’ambiguïté de l’occupation … Qui décide ? Comment peut-on inclure tout le monde tout en restant ouverts à ce qui pourrait advenir ? La présentation est-elle le but de l’expérience ?

Est-ce que c’est ça, un processus de création ?

Est-ce que les contraintes sont essentielles pour activer l’imagination ?

Axel, un spectateur, propose de réécrire le programme de la saison à venir au Théâtre de la Bastille en imaginant ce que seront les spectacles selon leur titre. Saison imaginée. Le groupe présente à la fin de la séance. Les tournures sont surprenantes, drôles, on se moque un peu du langage des communications… Comment parler des spectacles dans un programme de manière originale et efficace ?

Ensuite, Jacques et Anne-Marie présentent brièvement ce à quoi ils ont pensé pour le projet de demain Trottoir / Patacrêpe. Lectures, procession, fleurs, remerciements, faux fado … Hâte de voir comment se passera cette soirée.

On joue autour du faire et du dire, on avance à tâtons, soulevant ainsi des questions essentielles à la création autour de la recherche, l’expérimentation, la mise en forme et l’idée de la performance.

30 avril 2016
À partir du travail sur les poèmes d’Anise Koltz, cette question est apparue: venons-nous chercher des émotions au théâtre ou, au contraire, fuir celles de la vie courante ? Comment susciter l’émotion ? Faut-il chercher à la créer ? L’émotion et le théâtre me semblent liés de manière fragile, délicate, souvent problématique. Ses détracteurs diront qu’au théâtre on force l’émotion, on la plaque sur les mots, cherchant à tout prix à la faire émerger. Parfois, on dénonce un spectacle «trop théâtral». Est-ce à l’émotion qu’on fait référence ? On lance le projet Émotions.

Dans le noir, chacun cherche à nommer l’émotion initiale du théâtre dans sa vie, ou alors celle qui apparaît parfois dans la représentation, dans le hall du théâtre, en rentrant à la maison…

Grégoire Monsaingeon, comédien, mène le Choeur sur le plateau de la salle du bas. On travaille différents effets de rythme, le regroupement et le déploiement des corps dans l’espace. Qu’en est-il des mots ? À quoi sert le chœur sur la scène ? À mieux faire entendre la parole ou à créer un effet ?

Raquel Castro, comédienne, et le groupe des Plans présentent dans le bar. Quelques personnes sont installées à des tables avec des plans de la ville. Ils nous racontent leur route jusqu’au Théâtre de la Bastille, les habitudes, l’attachement à la ville. C’est un très beau moment je trouve. Le dispositif de rotation des spectateurs autour des tables fonctionne bien, et le récit du trajet permet une forme intime, petite, et très théâtrale en un sens: au lieu de montrer, on donne à imaginer au spectateur. Chacun s’approprie le récit et se fait sa propre histoire.

carré blanc
Sara Fauteux

Sara Fauteux est diplômée du programme d’études françaises de l’Université de Montréal. Elle se passionne pour l’étude des textes de théâtre, ainsi que pour la pratique des auteurs, des metteurs en scène, des penseurs et des créateurs de la scène québécoise et internationale. À Montréal, elle travaille comme conseillère dramaturgique auprès de différents auteurs et metteurs en scène, en plus de collaborer avec le CEAD ainsi qu’avec les départements des communications de différents théâtre. Elle est critique pour le site MonTheatre depuis 2007 ainsi que pour la Revue Liberté depuis 2014. Durant toute l’année 2015, elle a été adjointe à  la programmation au Festival TransAmériques.