LIRE 9 juin 2016

Occupation Bastille IX.

Je t'ai vu pour la première fois au Théâtre de la Bastille

Actuellement, au Théâtre de la Bastille à Paris, un projet atypique est en cours : «Occupation Bastille». À l’initiative de la direction du théâtre, l’invitation a été faite au metteur en scène portugais Tiago Rodrigues d’activer cette recherche participative entre comédiens, employés du théâtre et près de 70 spectateurs pour inventer un autre rapport à la création. Débarquée de Montréal pour suivre les 68 jours de cette expérience unique d’appropriation d’un lieu par des artistes et des spectateurs, la dramaturge Sara Fauteux livre au Verbe son journal de bord de Seine …

Depuis mercredi dernier, j’assiste à la préparation et aux répétitions du spectacle qui clora cette occupation : Je t’ai vu pour la première fois au Théâtre de la Bastille.

Crédit Photo : Pierre Grosbois

Crédit Photo : Pierre Grosbois

Les six comédiens du projet et Tiago se sont mis au travail dès le lendemain de la dernière présentation publique des soirées Ce soir ne se répétera jamais … La soirée d’hier a été longue, la fête sur le trottoir du théâtre aussi, le temps est comme flottant aujourd’hui. Tiago parle très brièvement de ce spectacle à inventer et de la place qu’il occupe dans l’occupation. Un «vrai» spectacle, porté par des artistes, comme une réponse au temps passé ensemble à occuper ce théâtre.

Personne ne semble avoir le besoin de revenir sur l’expérience vécue hier soir, de réfléchir ensemble au sens que peuvent avoir ces journées passées à occuper le théâtre pour se lancer dans l’élaboration d’un spectacle qui termine l’aventure. Le temps n’est pas aux questions cet après-midi. L’occupation n’est pas terminée, il faut avancer, rester dans l’action. Rapidement, Tiago fait une proposition. L’an 2036. Les acteurs de l’occupation sont toujours là, toujours à occuper ce théâtre, depuis longtemps fermé, abandonné. L’idée est tout de suite adoptée autour de la table et on délire doucement sur les possibilités et l’imaginaire qu’elle éveille.

Puis se pose la question du mode de création. Tiago propose d’écrire un texte. C’est en effet ce qui semble le plus naturel et le plus envisageable compte tenu du temps qui presse. Nous sommes le 25 mai, la première du spectacle est le 6 juin.

L’impression de temps flottant perdure pourtant toute la semaine. Comme dans un long mouvement lent et fluide, les comédiens improvisent une mise en place, s’approprient le texte et le nourrissent de leurs impressions. Tiago multiplie les versions, dirige les comédiens en nommant ce qu’il voit sur scène, tentant de développer la théâtralité de chaque moment et de préciser la dramaturgie du spectacle. Il coupe un passage, se retire quelques heures pour en rédiger un nouveau, pour approfondir une scène. Entre tout ça, en même temps, un univers scénographique prend forme sur le plateau dans un grand bordel portant la marque de l’occupation de la vie depuis 20 ans. À la table de régie, Antoine suit chaque enchaînement, chaque moment d’exploration et fait des propositions avec ses projecteurs.

Crédit Photo : Pierre Grosbois

Crédit Photo : Pierre Grosbois

Dans le monde de 2036, le théâtre a depuis longtemps disparu, les intermittents du spectacle sont une légende. Mais quelque part, dans un théâtre sur la rue de la Roquette, subsiste une petite communauté artistique qui résiste encore, comme condamnée à occuper le théâtre. Dans cette fiction futuriste, on reconvoque les matériaux du début de l’occupation : les microfictions, les mémoires des spectateurs, les manifestes, les lettres non écrites, la poésie d’Anise Koltz … Est-ce que le filtre du temps les magnifie ? Le monde de 2036, dans lequel le théâtre est mort, asphyxié, nous renseigne-t-il sur son importance ? Ou est-ce plutôt un constat d’échec ?

Inlassablement, depuis 20 ans, depuis toujours semble-t-il, les six derniers occupants répondent «oui» lorsque l’un d’entre eux demande : «Y a-t-il de nouveaux projets ?» Qu’est-ce que ça fait, faire des projets pendant 20 ans encore ? Est-ce un projet fou, insensé ? Ou une audace magnifique ? Cette question-là n’est pas une fiction. N’est-ce pas ça, être un artiste ?

 

Le spectacle Je t’ai vu pour la première fois au Théâtre de la Bastille, qui émane des diverses expériences du projet Occupation Bastille, se joue actuellement jusqu’au 12 juin au Théâtre de la Bastille. Un bilan de ce projet sera effectué par les «occupants» à l’issue des représentations.

carré blanc
Sara Fauteux

Sara Fauteux est diplômée du programme d’études françaises de l’Université de Montréal. Elle se passionne pour l’étude des textes de théâtre, ainsi que pour la pratique des auteurs, des metteurs en scène, des penseurs et des créateurs de la scène québécoise et internationale. À Montréal, elle travaille comme conseillère dramaturgique auprès de différents auteurs et metteurs en scène, en plus de collaborer avec le CEAD ainsi qu’avec les départements des communications de différents théâtre. Elle est critique pour le site MonTheatre depuis 2007 ainsi que pour la Revue Liberté depuis 2014. Durant toute l’année 2015, elle a été adjointe à  la programmation au Festival TransAmériques.