LIRE 3 juin 2016

Occupation Bastille III.

La question du public

Actuellement, au Théâtre de la Bastille à Paris, un projet atypique est en cours : «Occupation Bastille». À l’initiative de la direction du théâtre, l’invitation a été faite au metteur en scène portugais Tiago Rodrigues d’activer cette recherche participative entre comédiens, employés du théâtre et près de 70 spectateurs pour inventer un autre rapport à la création. Débarquée de Montréal pour suivre les 68 jours de cette expérience unique d’appropriation d’un lieu par des artistes et des spectateurs, la dramaturge Sara Fauteux livre au Verbe son journal de bord de Seine …

 

18 avril 2016
La dramaturge que je suis se pose beaucoup de questions, tente de nommer les concepts, de les approfondir, analyse les effets du texte et ceux de la scène, mais ne pense pas souvent aux spectateurs. J’ai même eu parfois le sentiment diffus que tenter d’approfondir la réflexion théorique autour d’un spectacle, c’est s’éloigner du spectateur. Pourtant, un dramaturge, n’est-ce pas aussi bien souvent ce que l’on appelle un «œil extérieur»? Et qu’est-ce que cet œil extérieur, si ce n’est pas le premier spectateur?

Lorsqu’une spectatrice demande à l’équipe de création de Bovary: «À un moment, vous pensez au public? En quoi ça compte, si ça compte?», on lui répond, spontanément: «Sans public, sans vous, il n’y a pas de théâtre.»

C’est toujours ce qu’on répond, d’ailleurs. Mais vraiment, ça ne veut rien dire, non ?

Je voudrais entendre une vraie réponse à cette question. Je voudrais qu’on la décortique. Lorsque la spectatrice pose cette question, j’ai l’impression qu’elle veut dire: «Vous êtes-vous demandé ce que le spectateur allait penser? Ce qu’il allait voir, ressentir? Ce qu’il allait comprendre ou ne pas comprendre? »

© Pierre Grosbois

© Pierre Grosbois

J’ai l’impression qu’elle ne parle pas du spectateur averti qu’est normalement le dramaturge, ou alors des concepteurs, mais du spectateur «normal», du «vrai» spectateur.

Mais existe-il, ce «vrai» spectateur, ce spectateur unique, typique, représentatif ? Ce sont les spectateurs qui viennent au théâtre. Ils ne voient pas, ne ressentent pas, ne comprennent pas tous les mêmes choses, initiés ou non.

Alors, à la limite, le premier spectateur est le metteur en scène, non?

Reprenons la question: «À un moment, vous pensez au public ? En quoi ça compte, si ça compte ?»

crédit photo : Pierre Grosbois

crédit photo : Pierre Grosbois

carré blanc
Sara Fauteux

Sara Fauteux est diplômée du programme d’études françaises de l’Université de Montréal. Elle se passionne pour l’étude des textes de théâtre, ainsi que pour la pratique des auteurs, des metteurs en scène, des penseurs et des créateurs de la scène québécoise et internationale. À Montréal, elle travaille comme conseillère dramaturgique auprès de différents auteurs et metteurs en scène, en plus de collaborer avec le CEAD ainsi qu’avec les départements des communications de différents théâtre. Elle est critique pour le site MonTheatre depuis 2007 ainsi que pour la Revue Liberté depuis 2014. Durant toute l’année 2015, elle a été adjointe à  la programmation au Festival TransAmériques.