LIRE 2 février 2016

Natasha Kanapé Fontaine: Comprendre notre culture ou la perdre – Au sujet de la langue

La poète innue Natasha Kanapé Fontaine est aussi une des comédiennes de la pièce Muliats, présentée à la salle Fred-Barry du 2 au 20 février. Pour l’occasion, Le Verbe Théâtre a traduit cette entrevue de Dominique Godrèche, « Understanding our culture or Lose It: Innu Poet Natasha Kanapé Fontaine on Language » parue sur Indian Country Today Media Network.

Muliats, Natasha Kanapé Fontaine, Marco Collin et Christophe Payeur, Fred-Barry

© Colin Earp-Lavergne

La jeune poète innue de Baie-Comeau, Natasha Kanapé Fontaine, habite à Montréal tout comme sa mentor, Josephine Bacon. Auteure du recueil N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Fontaine est aussi récipiendaire du Prix de la Société des Écrivains francophones d’Amérique 2013. D’abord, elle parle de sa participation récente au Festival littéraire de Saint-Malo, Les Étonnants Voyageurs, ou elle a présenté son deuxième recueil de poésie, Manifeste Assi (Mémoire d’encrier (2014). Puis, elle échange sur la littérature, l’identité et la rencontre littéraire avec le réseau Indian Country Today.

Avez-vous apprécié le festival de Saint-Malo?
J’ai adoré! La mer, la vieille ville, des gens de tous les horizons! J’aime m’imprégner de différentes cultures. Ça change du Québec, où il y a un racisme inconscient, sous-jacent; même si le racisme diminue, il est encore présent en Amérique du Nord. Voyager me fait réfléchir sur les enjeux du colonialisme.

Mais Montréal et le Québec sont très multiculturels. En tant qu’Innue, vous sentez-vous ostracisée?
À l’école, on nous enseigne que les Autochtones n’existent pas; la dernière génération a appris que nous étions des « choses du passé », ou que nous faisons partie du « décor ». Avec ma poésie, je ramène la réalité de notre existence dans la société, je déclare qu’un espace nous revient et que nous le prendrons. Je n’appelle pas cela de l’« intégration » puisque ça ferait référence à une posture colonialiste. Je suis Innue, pas Canadienne ou Québécoise. Mon histoire est ancienne. J’ai un patrimoine culturel. À travers la langue, je transcende l’écart entre les générations, pour construire un pont. À l’école, j’étais exclue parce que j’étais Innue. Nous étions considérés comme marginaux à cause des préjugés ou de la peur et nous avons subi la discrimination comme produit du racisme sous-jacent. Je me suis sentie isolée de 12 à 17 ans, je me demandais pourquoi j’étais marginalisée, jusqu’à ce que je comprenne que c’était en lien avec mon identité innue. J’avais « oublié » qu’il y a des différences entre les Québécois et les Innus. C’est donc mon point de départ. J’ai été éduquée dans une école québécoise, mais je suis une autochtone issue d’un territoire ancestral, ou les Innus vivent depuis 10 000 ans.
 
Vos parents vous parlaient-ils en innu? Parlez-vous la langue?
Mon père m’a parlé un peu en innu, mais ils me parlaient surtout en français. Alors, j’ai parlé jusqu’à 5 ans, mais quand ils ont déménagé en ville, j’ai étudié en français. À 16 ans, je ne parlais plus innu.
 
Dans ma quête identitaire, j’ai commencé un processus de réappropriation de ma langue et de ma culture. Je n’avais aucune notion d’histoire. À l’âge de 18 ans je suis retournée à la réserve Pessamit et y suis restée pendant une année, sans jamais quitter la communauté, même pas pour faire des courses en ville! En immersion complète, j’ai réappris la langue. Même si j’ai été éduquée en français, la manière de penser innue est en train de revenir. La mémoire est puissante! En tant que locutrice innue, je comprends mieux la culture, le découpage du réel entre objets animés et inanimés. La culture innue est plus sensible à l’essence des choses, moins axée sur le matériel.
 
Est-ce que c’est parce qu’il y a des liens avec le modèle de société préindustrielle, ou la langue se référait beaucoup à des questions spirituelles?
Oui. C’est une philosophie, des principes de vie. La culture innue est centrée sur la nature humaine et non la matérialité des choses; c’est pour ça qu’il est utile de l’apprendre.
 
Et donc, est-ce que le français représente la langue du colonialisme pour vous?
À l’école, on nous a enseigné que l’Amérique est née avec la venue de Christophe Colomb, donc c’est ce que j’ai compris en cours d’histoire. Les Autochtones n’étaient jamais mentionnés, sauf pour l’origine du pays, comme si nous n’existions plus, ce qui représente ce que la majorité des gens pensent. C’est à l’âge de 18 ans que j’ai découvert qu’il existait d’autres nations autochtones! Puis, nous avons étudié la littérature française et ce sont les poètes français : Arthur Rimbaud, Charles Beaudelaire, qui m’ont inspirée à écrire de la poésie. Mais en 2011, une amie m’a offert un livre écrit par Josephine, qui est devenue ma nouvelle source d’inspiration et qui se trouve assise à mes côtés aujourd’hui! [Elle rit, fait un signe à Bacon, qui l’accompagnait pendant cette entrevue et lors du festival.]
 
Est-ce que l’étude des langues autochtones est une tendance chez les jeunes autochtones?
Mes recherches m’ont montré que je ne suis pas seule. Il existe un mouvement. L’appel à la réappropriation de la culture se fait sentir chez plusieurs jeunes, surtout chez ceux qui ne parlent qu’anglais ou français et qui ont peur de perdre leur culture faute de ne pouvoir la comprendre.
 
De quelles façons la mentalité innue diffère-t-elle de celle des francophones?
On découvre un autre niveau de sensibilité; la structure des phrases est inversée par rapport au français. Ça crée un processus mental différent.
 
Mais la langue française n‘offre-t-elle pas toute un éventail d’émotions, de sentiments, etc.?
Oui, à part certains enjeux : être conscient d’un environnement qui pourvoit à tous les besoins, par exemple. Cette conscience est présente dans tout le vocabulaire innu. J’ai écrit des poèmes en français, c’était plus simple; aujourd’hui, je désire m’exprimer en innu. Ça implique l’interprétation de deux cultures, puisque le racisme est précisément l’incompréhension de la culture de l’autre.
 
Alors, est-ce que votre appartenance à une culture francophone est une forme d’acculturation?
Non. C’est une ouverture à d’autres cultures francophones. Parce que la colonisation c’est imposer sa culture, un manque de respect. Du point de vue des cultures autochtones, cela représente l’asphyxie et finalement la mort. Mais les cultures peuvent être mutuellement bénéfiques sans métissage : une hybridation est possible lorsque les parties sont conscientes d’elles-mêmes. C’est comme ça que nous pouvons croître, créer, rester ouverts d’esprit : je dois être consciente de combien je suis imprégnée par la culture innue pour savoir qui je suis.
 
Le psychanalyste Jacques Lacan disait que l’inconscient est structuré comme une langue. Est-ce que votre étude de la langue innue vous a amenée à vous connaître à ce niveau?
J’ai changé, parce que parler innu implique de cultiver un rapport profond avec soi-même. J’ai découvert des aspects de moi que je ne comprenais pas depuis l’adolescence. Le processus d’identification a lieu à travers l’apprentissage de la structure de la langue. Après, il est normal que nous nous identifiions à la langue de nos ancêtres. Donc certainement, la réappropriation de sa langue est une façon d’accéder à des aspects intimes de soi.
 

carré blanc
Indian Country Today Media Network

Parue sur le Indian Country Today Media Network, cette entrevue de Dominique Godrèche, « Understanding our culture or Lose It: Innu Poet Natasha Kanapé Fontaine on Language » a été traduite par Giulietta Di Mambro.


  • Je comprends très bien cette quête identitaire par langue. La mémoire des mots, tout comme la mémoire du corps, a cette capacité de nous ramener à l’essence intemporelle des cultures. Je vis un processus identitaire similaire par la danse en plus de la langue…

    Je n’ai jamais totalement perdu ma langue maternelle qui est le créole et je conçois viscéralement l’importance de la sauvegarder et de m’enrichir encore et toujours à sa source. En plus, la danse traditionnelle surtout, me permet de m’approprier le language du corps pour renforcer mes liens ancestraux avec l’univers, dans l’instant présent et au-delà…

    Cette entrevue avec Natasha Kanapé Fontaine me rejoint profondément. Merci pour ce beau partage !