LIRE 10 décembre 2015

MA GUERRE CONTRE LA LITTÉRATURE

Novembre 2015, rue de Bullion, Montréal, Québec, Canada [1]

Je la regarde, je la défie, joueur, avant de prendre ses cheveux dans mes mains, et de les serrer, sans cesser de me noyer dans ses pupilles brûlantes. Avec ses ongles, elle griffe mon dos, en mordant mes lèvres. Je laisse ses dents s’enfoncer dans ma chair, je la plaque contre le mur, prends sa main dans la mienne et la maintiens en l’air, prends avec avidité ses fesses. Elle serre ma ceinture, dans mon dos, elle serre mon cou et enfonce sa langue dans ma bouche jusqu’à l’étouffement. Nous nous faisons mal et nous nous aimons. Nous allons baiser comme des animaux. Nous sommes les amants universels, sentant remonter en nous, du fond des générations, nos pulsions primitives, notre violence jouissive trop souvent contenue, l’irrationnel de nos désirs, nés du choc de nos atomes avec nos neurones dégradés par notre condition. Nous nous aimons et nous nous faisons la guerre, dans le même élan. Nous jouissons. Nous sommes des bêtes.
Guerre litterature MAILCHIMPTel un amant furieux, je prends les textes avec force. Je les prends, je les quitte, je les serre, les lèche, les mords, les mange, je me bats jusqu’à l’essoufflement pour en faire du beau, de l’artistique, tout en en jouissant. Chaque mot est un combat, avec, au bout de chaque phrase, le charnel désir de faire trembler les bourgeois de mes cris d’orgasme.

Je fais la guerre aux textes parce que je les aime, plus que tout au monde. Ils sont la littérature, dont la sonorité du mot, seule, m’émeut. Elle est, avec la musique, l’art supérieur, et s’il m’arrive de la regarder droit dans les yeux, ce n’est que par arrogance, en me levant sur le bout des orteils.

Il arrive qu’on me demande pourquoi je me méfie des mots. Chaque fois, passé l’étonnement, je demande pourquoi cette question et on me répond que le silence, très présent dans mes œuvres, semble indiquer que je ne les aime pas. Si seulement ceux qui me posent cette question savaient l’amour fulgurant et charnel que j’entretiens avec la littérature! C’est par
ce que je les aime, au-delà du monde physique, que je les touche avec économie, que je les prends avec hésitation, et que je les fais résonner dans le silence assourdissant du monde. C’est parce que je les aime que je ne veux pas qu’ils se perdent dans une logorrhée de laquelle on ne reçoit plus rien, du bruit, que du bruit, du monde contemporain.

Je me souviens de mon premier coup de foudre. J’étais dans une salle de classe poussiéreuse de ce petit collège de banlieue parisienne. Les vitres des fenêtres étaient grandes et sales, le parquet en bois inégal, la peinture s’écaillait des murs poussiéreux. C’est dans cet environnement, étrangement propice au savoir, que je découvris l’extase des mots. J’étais assis au fond de la classe et n’écoutais pas le professeur parce que plongé dans un livre: L’enfance d’un chef de Jean-Paul Sartre. Et j’ai un souvenir très précis de cet instant où je découvris le fait de jouir de la littérature, de la précision de phrases écrites par un autre, du choix de ses mots, de ses respirations, de son imprévisibilité, de la qualité d’une prose qui, d’un si simple agencement de codes graphiques et de littératie, faisait naître un monde, nommait le flou. «La métamorphose était achevée: dans ce café, une heure plus tôt, un adolescent gracieux et incertain était entré; c’était un homme qui en sortait, un chef parmi les Français.» Je compris à cet instant qu’il y aurait toujours deux mystères, celui de la pensée, essentiel, intouchable, et celui des sensations, inutile et vulgaire, et que les deux pouvaient aussi fusionner lorsque, dans un lit, allongé à côté de la plus belle des femmes, ou au fond d’une salle de classe, le monde palpable s’éteignait et que je pénétrais, au sens propre, la littérature. La jouissance était alors sensible, se répercutait physiquement dans mes organes. J’ai découvert l’extase la plus pure.

L’enjeu du metteur en scène est d’accoucher de sens esthétique de ce coït brutal, de cette extase, de la libido qui naît entre lui et l’auteur. Evelyne écrit: «Je te jure que je marchais vers toi malgré mon retard et malgré tout, je marchais vers toi quand je me suis arrêté pour aider le vieux grec, je marchais vers toi quand j’ai été avalé par les collégiennes, je marchais vers toi quand j’ai traversé le royaume plein de joie et de bonté, c’est là que j’ai entendu les outardes, et puis j’ai entendu d’autres cris, j’ai presque perdu pied et je n’avais plus mon râteau pour me soutenir, je devais être vieux.»

Comment, de ces mots qui ont leur propre cohérence esthétique, produire de l’art vivant?

Là où la littérature est art du mystère, le théâtre, plus trivial, n’est qu’art du dévoilement. Comment, de sensations charnelles de lecture, d’idées abstraites, peut-on produire de nouvelles sensations avec des êtres vivants, tellement vulgaires – «la chair est triste…» -, s’amusant maladroitement à mentir? Est-ce seulement possible?

Je ne le sais pas. Mais ce que je sais, c’est que je ne peux y parvenir qu’après digestion du texte. J’ingère, je digère, j’expulse les particules non assimilées par mon corps, et travaille sur ce qui reste, qui me nourrit, matière esthétique première de laquelle je tente de faire art.

«Le lieu: un terrain vague, non, l’intérieur d’un pipeline vide peut-être, qui s’étend à l’infini, oui, c’est ça, à l’infini. Un tas de débris industriels sur une couverture, un homme ligoté à une chaise, silencieux, qui fixe l’espace public. Cet homme, ce n’est personne, ou du moins je ne sais pas qui c’est.» De cette très belle didascalie, je suis parti, à tâtons, pour trouver une issue, je me suis battu violemment, j’ai coupé, mordu, craché, et ai profondément aimé la sauvagerie des mots d’Emmanuel, de qui j’attends depuis une autre charge à confronter.

Ou Martin: «J’ai cherché des yeux des choses humaines. Parce que je pensais que je pourrais voir – tu sais – un bout de fil de fer ou une cartouche vide, brûlée. Je pensais que je pourrais tomber sur un sac en plastique accroché dans une haie.» Ou: «J’étais Hamlet.» Ou que sais-je encore? Tant de mots…

C’est un sacrilège, de violenter les mots, dit-on, mais c’est de ce sacrilège premier, de mon irrespect de surface que je tire aussi ma liberté, cette liberté quasi impossible à maîtriser, mais fondement pourtant de la création artistique. De mes coïts, j’essaie d’écrire sur scène, en renversant une logique. Alors qu’en vrai, les mots sont pour moi la cause de la recherche artistique, je travaille à faire croire au public qu’ils en sont la conséquence. De la réussite de ce renversement naît celle du projet théâtral. Si le public parvient à croire que le texte est issu d’une impossibilité, de l’impossibilité de s’exprimer autrement que par la parole, j’aurai réussi, nous aurons réussi. Naîtra une œuvre théâtrale, écriture scénique cohérente. Nos libidos auront finalement eu un sens [2].

Journal de guerre  III / Jérémie Niel

[1] En ce sombre mois de novembre, j’aurais dû, peut-être, faire comme il se doit, mettre des mots sur la tragédie qui a frappé ma ville natale. Je ne les avais pas, ces mots, et ne sais qu’ajouter d’intelligent à la masse des messages. Dans ce monde de l’avis, je vais garder les miens, sur ce que je ne connais pas.

[2] Sont cités dans ce texte:

L’enfance d’un chef de Jean-Paul Sartre
La concordance des temps d’Évelyne de la Chenelière
Brise marine de Stéphane Mallarmé
JeneconnaispasClichymaisjem’ensuisfaitbeaucoupdeclichés d’Emmanuel Schwartz
La Campagne de Martin Crimp
Hamlet-Machine de Heiner Müller

carré blanc
Jérémie Niel

Jérémie Niel – formé au conservatoire d’art dramatique de Montréal – est metteur en scène au sein de la compagnie Pétrus qu’il a fondée en 2005. Il a été par ailleurs invité à collaborer à de nombreux évènements collectifs de danse et de théâtre. Parallèlement à son travail artistique, formé en gestion des arts à l’École des hautes études commerciales de Montréal, il œuvre comme programmateur et administrateur pour plusieurs organismes : Omnibus, La Chapelle, le OFFTA, Les 7 doigts de la main.