LIRE 1 octobre 2015

Lettre à Christian Lapointe – Anne Sophie Rouleau

J'suis en tabarnak, Christian.

Je suis en tabarnak, Christian. Fucking frustrée, indignée, révoltée par cette époque de marde dans laquelle nous sommes en train de plonger, ce glissement de plus en plus rapide vers un néolibéralisme sauvage, en tabarnak de nos choix de marde, parce que tout ce qui compte vraiment est en train de s’effriter, de se démanteler, de se faire gruger de l’intérieur comme la rouille ronge le métal, et ça continue et ça continue, nos politiques à courte vue d’une malhonnêteté crasse, et ça se sclérose de partout, en éducation, dans les services sociaux, en culture, moins de moyens, moins de soutien, moins de vision. Parce que tout ce qui compte échappe aux calculs.

Autour de moi, je vois tout le monde frustré, fatigué, désabusé, pris dans une course folle vers nulle part, immobilisé. Nous sommes immobiles. Je suis immobile. Et je tremble de toute ma rage inutile de spectatrice figée, accrochée à son siège éjectable.

Nous sommes des spectateurs gavés jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’oubli, anesthésiés par un empilage sans fin de nouvelles qui se télescopent les unes les autres, et finissent par s’annuler, presque. On nous veut spectateurs passifs, impuissants, immobiles. Chacun captivé et captif, accroché à son petit écran, isolé, absorbé, absent. Et ça défile sur le fil, ça flashe et ça brille et scintille, sans jamais que ça s’embrase. Nous sommes des spectateurs d’un cirque médiatique et politique, et on a beau chialer contre le show, on n’arrive pas à se lever, on reste là à regarder. On a trop peur de manquer de quoi. On a trop peur. On a trop, et jamais assez. Plein d’étincelles, jamais de feu.

Nous sommes des spectateurs.

C’est quoi la différence entre les spectateurs de notre existence que nous sommes trop souvent et les spectateurs que nous sommes au théâtre? Trop souvent, la différence m’échappe.

Le théâtre est un art vivant. Un. Art. Vivant. Qui ne prend son sens que parce que des gens se rassemblent en un même lieu et en un même temps, pour écouter ensemble une prise de parole elle-même collective. Mais comment se rencontrer vraiment? Comment sortir de nos rapports convenus, de nos civilités d’usage, et permettre à tout le moins la surprise, voire l’ébranlement? Nos soirées de théâtre ne devraient pas, il me semble, ressembler aux soupers du dimanche chez les beaux-parents.

Peut-être que pour qu’une vraie rencontre ait lieu il faut d’abord le risque de l’échec, prendre le risque que ça n’advienne pas, et tenter d’avancer ensemble sur une brèche, d’instant en instant, dans une trouée hors du temps.

Ce qu’il y avait peut-être de plus beau, de plus fort et de plus troublant pour ceux d’entre nous qui avons eu la chance d’assister à ta performance, Christian, ou plutôt de t’assister dans cette performance, c’est ce sentiment de se dérober complètement aux rapports habituels que nous entretenons avec le théâtre, d’être libérés des conventions qui règlent nos relations et circonscrivent notre place de spectateur. Quelle joie que d’entrer au Théâtre La Chapelle (dont le nom, tout à coup, prenait une nouvelle résonnance) à toute heure du jour et de la nuit, avec pour tout billet quelques fleurs à la main (et quand les fleurs ont manqué nous en avons dessiné), de s’attarder un moment dans le foyer où ta voix nous parvenait (et où l’on prenait vraiment conscience de la démesure de ce qui se passait entre ces murs) et de se glisser dans la salle sur la pointe des pieds.

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Et tout d’un coup, moi, spectatrice, je me trouvais autre, j’étais libre et donc entièrement responsable de ma présence et de mon temps, libre de partir ou de rester, d’écouter ou de divaguer. Libre d’aller et venir dans ce lieu où se déroulait en continu un flot de parole qui me dépassait, qui nous dépassait tous, qui te dépassait, toi. Les plus beaux combats sont plus grands que soi et perdus d’avance, forcément. Comme la vie, qui trouve toujours son chemin, qui s’immisce par les moindres fêlures et continue, continue, continue jusqu’à l’épuisement.

Entrant dans le théâtre ce jour-là, j’ai pensé à tous ces gens partout, au même moment, en train de lutter contre la mort, contre toutes ces morts qui nous guettent. Et qui sont soudain propulsés hors du temps, en bordure du quotidien et ses horizons minables, dans cette espèce de présent continu qui se fout bien des horloges et des agendas. Et j’ai pensé à ma mère, au temps passé avec elle aux soins intensifs, aux machines qui affichaient des tas de chiffres que je ne comprenais pas, mais auxquels mes yeux s’accrochaient, à l’horloge qui mesurait un temps qui semblait me concerner si peu, soudainement. À cette espèce de calme que je ressentais là, parce qu’il y avait comme de l’infini, une sorte de présent suspendu qui s’ouvrait là, c’était comme être dans l’œil de la tornade, tu vois? Il y a le temps des horloges, ce temps auquel on se mesure, et cet autre temps, plastique, changeant, élastique, dans lequel nous nous retrouvons soudain, minuscules et immenses tout à la fois. Et j’ai pensé à tout ce qui compte et qui ne se mesure pas. À notre démesure. À tout ce qui nous dépasse.

Ce qui m’a sauté aux yeux en entrant dans la salle, c’est la profondeur de la relation qui se tissait là d’instant en instant, entre Artaud et toi, entre toi et nous, entre nous, spectateurs, aussi. Une relation se nouait et se dénouait là, mouvante et multiple, et tout y concourait, les mots d’Artaud, nos allées et venues, le rythme des phrases et des gestes, celui des silences et des rires qui emplissaient le théâtre, souvent. Et là, le temps se disloquait, s’ouvrait, se multipliait, parce que tu avais du temps, toi, tout ton temps, et c’est ce que tu nous offrais, du temps en creux de celui des horloges, ce temps dont l’accumulation (des pages lues et des fleurs déposées au sol) et l’épuisement (celui marqué sur ton visage rougi, ta voix éraillée) étaient la vraie mesure, au-delà des cadrans derrière toi qui comptabilisaient les minutes, les heures, les jours.

Chaque jour, je suis allée et venue au théâtre, je ne restais jamais très longtemps, prise entre mon envie de m’attarder là et les exigences de mon agenda. Mais ça ne me quittait plus. À l’hôpital aussi c’était comme ça, parce que tu ne sais pas, tu ignores comment et surtout quand ça va finir, tu sais juste ça, qu’à un moment ça va s’arrêter et pis voilà, tu te demandes constamment si tu dois rester encore un peu, et pour qui et pour quoi. Mais que tu sois là ou ailleurs, ça continue, ça continue avec et sans toi, ça t’accompagne partout.

Chaque jour je suis venue et chaque fois c’était unique, mais le dernier soir m’a ébranlée autrement. Ce soir-là j’ai ressenti de la vraie peur pour toi, et toute la cruauté du jeu auquel tu te prêtais et auquel j’assistais avec un malaise que je n’avais pas ressenti avant ça. Quelque chose était en train de se disloquer, tu te débattais, tu n’arrêtais pas de t’arrêter puis d’essayer des trucs puis de changer, c’était agité, une lutte.

Quelque chose était en train de se défaire, et de s’épuiser. C’était juste après un moment éblouissant d’intensité, mais là le carburant semblait manquer et alors tu as cherché, il me semble, à t’approcher de nous, à un moment tu as même tendu le micro à un spectateur qui a pris le relais de la lecture. Mais ce soir-là il y avait trop de monde, trop de mouvement, trop de quotidien dans le théâtre, peut-être. (Plus le temps passait et plus tu devenais une attraction, forcément.) J’ai pensé que tu étais trop près de nous, trop ouvert, j’aurais voulu te dire de t’éloigner, de te préserver, de calmer le jeu. Mais tu t’es encore rapproché, à un moment tu t’es assis à l’avant-scène, sur ta toilette, «soirée canadienne style». Tout près de toi, assise par terre, il y avait cette fille, manifestement elle te connaissait personnellement. Elle buvait du vin à la bouteille, elle était déjà à moitié saoule, elle arrêtait pas de t’en offrir, et c’était d’une banalité effarante; effrayante cette familiarité, soudain. Une brutale invasion d’ordinaire. J’ai pensé: «Tout se pète la gueule, chérie.» Mais libre, c’était aussi libre de ça, forcément. Au bout d’un moment, j’en pouvais plus, je suis sortie.

Dans le foyer j’ai croisé du monde que j’avais vu là plusieurs fois. Il y avait une sorte de complicité entre les gens qu’on croisait et recroisait là, il se passait quelque chose, pas juste dans la salle, mais entre nous aussi. Ce soir-là, il y avait une même inquiétude sur nos visages. Quelqu’un a dit: «J’ai peur qu’il ne passe pas la nuit.» J’ai pensé que j’avais peur aussi, peur que le fil se casse.

Fragile est la rencontre. On a besoin d’une certaine distance pour rendre la relation possible, et c’est un art de se maintenir à la bonne distance i guess, de tenir la ligne tendue entre soi et l’autre. L’acteur est un funambule, vraiment.

Plus tard, je suis revenue. La fille était partie, plein de monde aussi. C’était calme. J’ai pensé: «Ça va aller» (whatever that means). Je suis restée longtemps, dans un compromis entre mon envie d’être là et le calcul des heures qu’il me restait pour dormir. Vers 1h30, je suis rentrée chez moi, et en sortant j’ai vu la bouteille vide, abandonnée sur le trottoir. Trashitude ordinaire.

À 1h30 je suis partie en te disant mentalement «Au revoir, à demain», en me promettant de revenir au matin. À 2h45, tu t’es arrêté. Ou ça, ça s’est arrêté, comme tu dis.

Est-ce que je serais restée ce soir-là, si j’avais su? Oui, bien sûr que oui. Mais on ne sait jamais. On ne sait jamais quand ça va arriver, quand ça va se révéler, ou s’effondrer. On ne sait pas. On ne sait rien. Tout nous dépasse. On peut juste choisir de partir ou de rester. Même sans savoir, même sans moyen, même sans espoir, refuser d’être immobiles, et se lever. Essayer de se tenir debout. De se tenir ensemble. Juste essayer d’être là pour vrai. Comme si c’était la dernière fois.

Quand on n’aura plus rien, on n’aura plus rien à perdre non plus. Alors peut-être qu’on ira au théâtre, on entrera sur la pointe des pieds, on s’assoira les uns à côté des autres, on écoutera les mots, les rires, les silences. Sans billet, sans moyen, sans espoir, peut-être qu’on ira enfin au théâtre, se retrouver.

Anne Sophie Rouleau

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Anne Sophie Rouleau

Anne Sophie Rouleau est créatrice et spectatrice de théâtre. Elle œuvre au sein de la compagnie Matériaux Composites qu’elle a fondée en 2004 avec Noë Cropsal, Magali Letarte et Marie-Ève Fortier.