LIRE 13 juin 2016

Dans l’atelier… avec Francis Monty

Felix Mirbt: L'atelier des formes qui hantent

En 2014, Francis Monty et David Lavoie du Théâtre de la Pire Espèce ont racheté, avec des amis, la maison et atelier du pionnier de la marionnette contemporaine Felix Mirbt, décédé en 2002. Leur envie? Continuer de faire vivre cette maison-atelier, nichée dans les vallées de Sutton, où plus d’une création a vu le jour. Dans ce lieu, toujours habité par les marionnettes de leur mentor, ils y mènent des résidences de création, des classes de maître ou des ateliers. Gabriel Plante, dramaturge et ancien élève de Francis Monty en théâtre d’objets, s’y est rendu pour le Verbe…

Par Gabriel Plante / Photos Julie Gauthier

Dans l'atelier avec... Francis Monty © Julie Gauthier

Les vieux maîtres ont cette capacité phénoménale à laisser derrière eux au moins autant de fictions que de souvenirs. On ne peut pas prévoir un après-midi normal à la campagne en présence – même différée – d’un vieux fabricant d’images. Voici la liste exhaustive des accidents fictionnels d’un pique-nique-documentaire avec un marionnettiste disparu : Felix Mirbt.

Tous les récits d’accidents commencent en automobileVerbe_Pire_Espece_6197 Paradis 652
Pas d’autobahn pour se rendre là-bas, de l’autre côté de l’image. Une petite route où le gravier laisse humblement place à la nature. Pas de photos publicitaires accrochées sur des poteaux, mais des bâtiments étranges qui se révèlent net : granges octogonales où les vaches, face-à-face, ruminent des ragots infinis. Un pont ne traversant ni rivière, ni cratère immense; un pont de rien, servant de gril pour le spectacle de l’histoire de l’herbe qui pousse. Puis enfin, l’entrée du paradis dans le creux d’un cul-de-sac.

Nous avons suivi une route sinueuse au cœur d’un printemps doré pour moi et bouetteux pour les autres. Entre dorure et bouette donc, la route nous menait à l’intérieur de cette «petite Suisse» qui m’était alors inconnue. Par surprise, parce que ça n’a rien de suisse, nous sommes arrivés au pied du Mont Fuji, dira-t-on, où se trouvait la cabane à inventions de l’homme de l’image.© Julie Gauthier

Le soleil semblait éclairer cette cabane de l’intérieur, de sorte qu’on ne distinguait que deux ombres bienveillantes dans ce castelet grandeur humaine. Avant même que nous mettions les pieds dans la marre de bouette (puisque finalement, le printemps c’est bouetteux) sur laquelle nous venions de nous stationner, la porte de la cabane s’ouvrit, mue par sa volonté propre. Évidemment, nous connaissions ces deux ombres, Francis Monty et Julie Vallée-Léger (scénographe) attendaient notre visite. Mais il m’est paru très vite évident que notre véritable hôte c’était cette maison.
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Le pique-nique
Francis et Julie avaient recouvert leur table d’objets que, sous un autre toit, on aurait appelé : omelette, carotte, melon miel, yogourt, assiettes, couteaux… Dans cette maison, impossible de s’attendre à voir les choses garder une seule et même forme, vaut mieux tout qualifier d’objets afin de ne pas avorter une transformation accidentelle. C’est d’ailleurs le but, l’Idéal derrière ce chalet : transformer l’antre du vieux maitre en résidence de création pour le théâtre d’objets ou de marionnettes.

Verbe_Pire_Espece_6008 - Masquerose275Verbe_Pire_Espece_6017 - Francis gauche 275

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Comme une introduction aux accidents successifs, Francis nous raconte tout d’abord sa première fois de l’autre côté de l’image. Il était venu ici, en sortant de l’École nationale de théâtre, sans s’attendre à quoique ce soit de ce drôle d’art qui se joue du vivant en transformant l’inerte. Par un accident heureux ou bien par une mise en scène de l’ordinaire orchestrée par le très clairvoyant institut Goethe, Francis a rencontré Felix en ces lieux. L’excuse était simple au départ : «Viens au chalet la fin de semaine prochaine, on va sortir les marionnettes» – dira tout bonnement Felix Mirbt insinuant alors une simple marche de santé pour ses fabrications qui  s’ankylosaient, bien rangées dans leur boîte.

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La rencontre du marionnettiste avec le jeune auteur ne se fit pas sans conséquences puisque, quelques mois plus tard, Francis était sur les planches pour la (quasi) première fois dans le spectacle L’enfance du Christ sur la scène du Centre National des Arts. Le reste c’est de l’histoire ancienne… La fascination de l’auteur et de son théâtre, le Théâtre de la Pire Espèce, pour le détournement de sens et pour la poésie du geste se réactualise à chaque spectacle.

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Les formes qui hantent.
Après avoir ramassé les carottes, nous sommes passé, non pas au salon, mais à la pièce de résistance : L’atelier de fabrication. À l’entrée, une photo de Felix garde l’endroit, le nez en l’air, semblant dire: «Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Sais-tu vraiment quelle est la différence entre une photo et une image qui a la force de te hanter pour le reste de ta vie?» Je suis entré dans l’atelier, j’ai regardé les grosses tables de bois, les vis, les ficelles, les boîtes contenant des années de travail de l’artiste et pour aller au bout de mon imposture, je me suis mis dans la peau d’un Francis Monty venant ici pour la première fois. C’est au moment où je jouais ce rôle que quelqu’un fera remarqué la ressemblance entre mon hôte actuel et l’ancien propriétaire du chalet. Il n’en fallait pas plus pour que tout se transforme. L’image du vieux maître prenait vie devant moi.

Verbe_Pire_Espece_6004 -Felix portraitVerbe_Pire_Espece_6003 - Francis portrait

On a fini par sortir les anciennes marionnettes des boîtes. Tête penchée à réassembler les créatures, Francis prenait la forme de Félix. Il nous a fait apparaitre la paire de jambes d’une vielle dame qui marchait avec sérieux, puis on a vu la tête dubitative d’une créature plus minérale qu’humaine et la silhouette des quatre chevaliers de l’Apocalypse.

© Julie Gauthier© Julie Gauthier

Les apparitions se sont enchainées tout le reste de l’après-midi, elles arrivaient de partout. Francis aka Félix a sorti des masques, des pieds, des petits bonhommes, des vieilles madames d’à peu près tous les placards de la maison. Ces apparitions aux formes multiples étaient toutes bien emballées dans des sacs, cordées dans des placards, suspendues en ligne pour l’éternité.

© Julie Gauthier© Julie Gauthier© Julie Gauthier

 

S’il y a une dimension de l’œuvre de Felix Mirbt qui suinte très certainement de tous les murs de cette maison, c’est qu’une création doit hanter le spectateur pour le reste de sa vie et les apparitions successives de ses marionnettes, cet après-midi-là, en ont fait foi.

© Julie Gauthier

© Julie Gauthier

Et l’accident est arrivé
Devant tant de formes sorties des boule-à-mites, nous avons été pris au jeu. Les quatre chevaliers de l’Apocalypse nous ont rappelé près d’eux. Sans trop savoir pourquoi, Francis et moi, avons enfilé les masques des chevaliers puis nous sommes sortis à bras-dessus bras-dessous répandre la désolation sur notre passage. Enivrés par les flammes de l’enfer, nous avons eu l’idée d’amener toutes les formes (masques, marionnettes, objets) de Félix Mirbt vers un grand feu où elles y bruleraient…

© Julie Gauthier

© Julie Gauthier© Julie Gauthier

Pourquoi? Pourquoi réaliser l’équivalant en marionnette d’un autodafé? Évidemment, on s’était raconté une fiction, mais peut-être aussi savions-nous le terrible destin de ces personnages qui attendent en file dans les placards? Car qu’attendent-ils? Il n’y a plus de spectacles pour les désankyloser… Que fait-on avec ce patrimoine qui hante la maison? Francis les emporte quelques fois avec lui lors de stage ou de cours. Mais en fait, le mieux est de passer au chalet pendant une fin de semaine, de se laisser hanter par les créations du monsieur de l’image. C’est d’ailleurs pour ça que Francis a ouvert la maison aux gosseux de l’objet; c’est en espérant que des accidents arrivent et qu’on réhabilite les marionnettes qui hantent de Félix Mirbt.

Gabriel Plante et Francis Monty, démasqués © Julie Gauthier

Gabriel Plante et Francis Monty, démasqués © Julie Gauthier

 

 

 

Gabriel Plante

En plus de terminer sa formation en écriture dramatique en 2015 à l’École nationale de théâtre du Canada, Gabriel Plante a produit deux spectacles depuis 2012 : Clap Clap et Cube Blanc présentés entre autres à La Chapelle, au OFFTA et aux Chantiers du Carrefour international de théâtre de Québec. Gabriel Plante travaille la décontextualisation des récits. Cette démarche pousse l’auteur à déceler de la dramaturgie là où on ne croirait pas qu’elle s’y cache.

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Julie Gauthier - photographe

Passionnée de performance, tant culturelle que sportive, on a pu voir ses œuvres sur des pochettes d’album, des affiches de théâtre ou encore dans des campagnes publicitaires de CCM Hockey. Elle publie son premier livre photographique Ti-Rock, récit en 16 pièces, en 2012, projet co-écrit en collaboration avec 15 artistes de la scène musicale. Sa dernière exposition en date, L’espace qui reste, mettait en images des poèmes de Patrice Desbiens.