LIRE 24 février 2016

Dans l’atelier avec… Elen Ewing

L’atelier ubiquiste d'une conceptrice de décor, d'accessoires et de costumes

par Marie-Paule Grimaldi, photos Julie Gauthier

Elen Ewing en réunion de production avec Michel-Maxime Legault et Jean-Philippe Lehoux

Elen Ewing en réunion de production avec Michel-Maxime Legault et Jean-Philippe Lehoux © Julie Gauthier

Lorsque nous avons demandé à Elen Ewing si nous pouvions visiter son atelier, elle nous a répondu qu’elle n’en avait pas. Il s’agit là d’une nouvelle réalité des concepteurs, qui n’ont plus tout à fait les moyens d’assumer les frais d’infrastructure d’un lieu véritable. Sauf pour ceux qui offrent également des services et qui ont la nécessité technique d’en avoir un, l’atelier se fait rare. La conceptrice de costume et scénographe travaille pourtant elle aussi avec des matériaux tout à fait concrets, alors comment s’y prend-elle? En découvrant ses méthodes de travail, nous avons compris qu’Elen nous avait menti. Son atelier n’est pas absent, il est total: partout, en tout temps, en mouvement et en relation.

Comme bon nombre de créateurs, Elen se penche souvent sur plusieurs projets à la fois, prenant des assistants si nécessaire, et ses journées de travail débutent en prenant son café au matin. Chez elle, parmi des dessins, des textures et des costumes qui remplissent son appartement sans vraie distinction entre la vie personnelle et la vie professionnelle, elle allume son ordinateur à la recherche d’images et d’inspirations, avec un regard aiguisé par des études en histoire de l’art. Bien qu’elle se consacre plus intensivement à un ou deux projets à la fois, elle reste alerte et allume un radar interne dans ses recherches ou ses séances de magasinage pour ceux qui viennent, prête à cueillir tout ce qui peut nourrir sa démarche.

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Si vous la croisez dans la journée, entre une réunion et des achats de matériel, elle sortira probablement d’un taxi les bras chargés de nombreux sacs, autant de propositions pour un essayage en cours de répétition. C’est là qu’elle préfère être (à la répétition, et non dans le taxi!), pour une démarche plus organique avec l’équipe, sensible au ton et à la vision de la création.

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© Julie Gauthier

Elle souhaite y répondre avec justesse ou étonnement, mais toujours comme part intégrante de la pièce et non dans le but de se démarquer. Citant Marc Sénéchal dont elle fut l’assistante, elle affirme qu’«un comédien malheureux dans son costume ne peut pas bien jouer». Elle se soucie de répondre aux besoins du spectacle, de travailler pour rendre le comédien heureux afin qu’il donne vie au costume. En se lançant ainsi dans le vivant, dans l’interaction en mode atelier mobile, elle contrebalance l’aspect plus solitaire de la conception et élabore celle-ci à travers la relation avec l’équipe et les créateurs, accentuant la porosité des imaginaires en présence.

© Julie Gauthier

© Julie Gauthier

Elen Ewing en séance d’essayage avec Geneviève St-Louis pour Mérédith © Julie Gauthier

 

 

Flexibilité, souplesse, amitié-complicité sont les fondations des relations qu’elle établit afin de trouver le langage et la méthodologie qui fonctionneront avec un créateur. Passant d’une troupe à l’autre, de productions indépendantes à institutionnelles qu’elle choisit en fonction de l’équipe et de la pertinence des projets, elle s’adapte constamment aux différentes dynamiques.

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Au TNM avec Christian Lapointe pour Pelléas et Mélisande, elle a produit plus de maquettes et assuré un suivi serré avec la production. Avec Olivier Choinière, le travail se fait au sein même des répétitions, particulièrement pour une création comme Mommy, où les costumes influençaient fortement le jeu des comédiens. Pour Les Événements à La Licorne, elle a dû inscrire un multiculturalisme très crédible, sans ajouter au texte, tandis que pour son travail à venir avec Sébastien Dodge, elle sait déjà qu’elle osera le commentaire, la réponse artistique à sa proposition.

Février 2016 voit la reprise de Meredith (nos photos couleurs) cinq ans après sa création, par le Théâtre Le Tartare, qu’elle avait choisie alors par envie de collaborer avec la comédienne, Geneviève St-Louis, pour la qualité du texte de Marie-Christine Lavallée et parce qu’un solo fait toujours une belle part au costume qui y prend inévitablement beaucoup de place. Il s’agira d’évaluer si le costume est toujours en concordance avec la mise en scène, s’il n’est pas fané ou fatigué. Dans tous les cas, elle ira au bout des moyens offerts par chaque production, au meilleur de leur potentialité.

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Elen Ewing sort-elle jamais de son atelier? Le soir elle… va au théâtre, pour se tenir à jour, par curiosité, par plaisir. Dans ses temps libre, elle… travaille avec trois collaboratrices à la production de la pièce Oh les beaux jours de Samuel Beckett. Sur une période de trente ans. Afin d’éprouver le thème du temps qui passe et de la vieillesse, tout en y consacrant la même somme de travail qu’à une production régulière. L’équipe en est à sa sixième année de production. L’engagement d’Elen envers le théâtre et la création est à l’image de son atelier: omniprésent.

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Marie-Paule Grimaldi

Marie-Paule Grimaldi est poète et artiste de performance, essayiste et critique de littérature, cinéma et théâtre, ainsi que médiatrice intellectuelle et culturelle.

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Julie Gauthier - photographe

Passionnée de performance, tant culturelle que sportive, on a pu voir ses œuvres sur des pochettes d’album, des affiches de théâtre ou encore dans des campagnes publicitaires de CCM Hockey. Elle publie son premier livre photographique Ti-Rock, récit en 16 pièces, en 2012, projet co-écrit en collaboration avec 15 artistes de la scène musicale. Sa dernière exposition en date, L’espace qui reste, mettait en images des poèmes de Patrice Desbiens.