LIRE 2 octobre 2015

Journal de guerre / Jérémie Niel

Guerre et nature

Réflexions, prises de positions sur sa pratique d’artiste, chaque mois Jérémie Niel nous écrit du front. Quel front? Pourquoi Journal de guerre? Voici sa première missive …

Je me souviens de ces récits, de ces enfants morts dans la boue, du bruit, du sang, de la peur dans leurs yeux, leur faisant rendre leurs maigres repas, juste avant que s’éteigne le monde, le leur, d’une balle tirée par un autre enfant, à quelques mètres de là, aussi apeuré.

On croit que la guerre est un accident de l’histoire, une maladie à soigner pour atteindre la lumière; paix, et fraternité. Je crois le contraire, qu’elle est l’état naturel de notre triste état d’homo sapiens. C’est la paix qui est contre-nature, et le chemin vers elle une longue et vaine marche pour nous éloigner de notre animalité.

Nous ne sommes que concurrence et survie, peur et violence, complexité, médiocrité. Et en tant qu’artiste, je m’en satisfais puisque c’est de cette condition que naît l’art, dans la fébrilité, lumière vacillante dans le noir du monde. C’est dans les ruines que pousse la beauté artistique, celle qui cherche à concurrencer la nature.

© Caspar David Friedrich

© Caspar David Friedrich

Le sublime du Moine au bord de la mer de Caspar David Friedrich tient au moine qui, trop petit, cherche à appréhender l’immensité. Ce n’est pas dans cette immensité qu’est l’art, mais bien dans son appréhension par un humain – seule espèce à pouvoir se et la penser –, qui prend alors conscience de son évanescence.

De la prise de conscience originelle, de l’émotion qui en résulte, est né le premier dessin. L’art a balbutié en même temps que l’humain, qui découvrait, avec le développement de son cerveau, la tristesse de sa condition. Il est l’issue possible d’une guerre contre le vertige, né dans une noirceur similaire à celle qui hantait ses premières manifestations au fond des grottes et que les premiers humains combattaient avec des lumières vacillantes qui la rendaient encore plus menaçante. Il est né de la nuit perpétuelle.

J’aime imaginer l’artiste (peut-être une femme, nous a-t-on récemment appris*), au fond de sa grotte, à la faible lumière de son brûloir à la flamme fragile, dessinant les manifestations de sa culture primitive. Nous ne saurons jamais exactement ce que cherchait ce premier artiste, mais nous savons que ce qu’il nous a légué représente une des premières expressions de l’émotion, et que ses peintures sont les symboles premiers de notre feu originel, de notre quête d’absolu, de nos religions et de notre culture.

De ce feu, de cette guerre contre nous-même est né notre seul espoir, seul absolu sur terre quand on est condamné à l’athéisme: la beauté artificielle de l’art. Je les bénis, ces guerres, je les appelle, même. Sans elles, je n’aurais aucune raison d’être. Me battre est mon quotidien, douleur et salut en un même mouvement fragile.

De ces guerres je tenterai de témoigner dans ce journal, guerres que j’aime et subis dans la même sensation de plaisir malsain, pulsions de vie et de mort fusionnées en un seul élan, marqué par une furieuse libido.

*Voir les différents articles à ce sujet, par exemple ici

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Jérémie Niel

Jérémie Niel – formé au conservatoire d’art dramatique de Montréal – est metteur en scène au sein de la compagnie Pétrus qu’il a fondée en 2005. Il a été par ailleurs invité à collaborer à de nombreux évènements collectifs de danse et de théâtre. Parallèlement à son travail artistique, formé en gestion des arts à l’École des hautes études commerciales de Montréal, il œuvre comme programmateur et administrateur pour plusieurs organismes : Omnibus, La Chapelle, le OFFTA, Les 7 doigts de la main.