LIRE 6 novembre 2015

Journal de guerre II / Jérémie Niel

Ma guerre contre le théâtre

«Faire du théâtre est un acte de résistance en cette ère de l’écran», «le théâtre est la dernière agora où l’humain peut interagir, partager le sensible», «l’urgence de dire motive la création théâtrale.»… Chaque mot utilisé pour décrire l’art théâtral et ses motivations pue le vouloir. Très rarement pourtant la scène reflète la force de ce vocabulaire, volontairement superlatif, cherchant à engraisser un art qui, décidément, est souvent anorexique.

Pourtant, ce trop vieil art peut encore toucher, profond et fort, dans le cœur, et quand il y parvient, l’impact en est bouleversant. Condamné à l’éphémère, fragile, trop fragile, reposant trop sur l’humain, le théâtre sait parfois se libérer de sa ganse, du poids de son histoire – sa geôlière peu inspirante –, pour frapper au cœur du public, son âme.

Une minorité de la population a vu une pièce de théâtre dans l’année, nous disent les statistiques. Les analystes, dans la lignée du sociologue Pierre Bourdieu [1], affirment que l’explication réside dans l’élitisme de la discipline, difficile d’accès, exigeant des codes à avoir auparavant acquis, ou alors étant présentée dans des lieux trop prestigieux qui créent de la réticence parmi les catégories populaires. C’est la théorie la plus entendue, la plus rassurante pour les artistes, celle qui sournoisement souligne la supériorité socio-culturelle de ceux qui vivent comme un privilège leur fréquentation des théâtres, c’est la théorie sur laquelle on s’appuie pour développer toute une batterie d’«actions de médiations culturelles», comme ils disent, médiation [2] qui a pour objectif l’élévation de ceux qui ne possèdent pas les codes.

Une autre hypothèse est pourtant possible. Et si le théâtre n’avait pas de succès parce qu’il n’avait pas d’intérêt? En ce cas, ceux qui ne le fréquentent pas seraient non pas une masse populaire souffrant de ne pas avoir accès à un objet rare, mais au contraire des gens d’une grande lucidité, sachant lire, derrière sa façade intellectualisante, la pauvreté du médium, beaucoup plus lucides, finalement, que ses artistes et artisans convaincus de la pertinence de leur discipline.

Pourquoi mes amis musiciens ou cinéastes, par exemple, vont au cinéma, assistent à des concerts, visitent des expositions, vont voir, même, des spectacles de danse contemporaine, alors qu’ils n’entreront jamais dans un théâtre? Pourquoi mon art est-il si déconnecté, de son monde et de sa communauté?

Parce que le théâtre est un art trop élitiste? Ou peut-être plutôt parce qu’il est encore à chercher son identité artistique, à devenir art…

Le théâtre n’a d’intérêt que sali, abîmé, questionné, remis en question, débarrassé des stigmates qui font de lui – encore et toujours, et malgré presque 150 ans de création artistique – un divertissement bourgeois. C’est violenté – dans sa forme, ses conventions, ses habitudes – que le théâtre révèle sa capacité à produire de l’émotion. C’est perverti qu’il devient art.

Je me souviens. C’était il y a maintenant quelques années. J’étais à l’école de théâtre. Et il m’étonnait de constater une contradiction fondamentale de notre enseignement, contradiction qui me semble symptomatique du malentendu initial. Les étudiants suivaient d’une part des cours de production théâtrale, de jeu ou de mise en scène qui s’appuyaient sur des traditions, des conventions historiques et des habitudes, et d’autre part un cours d’histoire du théâtre contemporain. L’histoire enseignée du théâtre contemporain s’appuyait sur les pratiques des metteurs en scène qui ont marqué l’histoire et qui représentent les différents courants esthétiques des arts de la scène. Or personne ne semblait prendre conscience du fait qu’aucun de ces artistes fondamentaux n’avait respecté les règles enseignées par ailleurs aux étudiants dans leurs autres cours. Tous sont allés à l’encontre du jeu théâtral traditionnel, du système de production conventionnel, des terminologies qui nomment trop mal les pratiques, des différenciations artificiellement créées entre, par exemple, création et répertoire. Il est tout de même curieux qu’une école d’art enseigne une unique pratique [3], que tous ses artistes majeurs ont par ailleurs confrontée, voire reniée. Est-ce qu’une école des beaux-arts s’empêche d’enseigner l’abstraction à ses étudiants? Est-ce qu’une école de danse n’enseigne que le ballet ? Pourquoi le théâtre est-il perdu dans son histoire ?

C’est là que le terme d’indépendance, plus que pour toute autre discipline, prend tout son sens, toute son importance. C’est le théâtre indépendant qui fait l’histoire. Indépendant de son passé, de son enseignement, de ses pratiques traditionnelles, de ses systèmes de production.

Les artistes de théâtre indépendants ne cessent d’abattre encore et encore ce vieux divertissement, bourgeois et tenace, achèvent ses fondements pour faire art de ce qui reste alors: des êtres humains en représentation devant d’autres. De cette curieuse convention, ils cherchent à retrouver l’émotion originelle. Ils sont des artistes, des abîmés salisseurs résistant à l’absurdité, cherchant à faire art de la scène.

[1] Voici comment l’éditeur de La Distinction de Pierre Bourdieu, Les Éditions de Minuit, résume cet ouvrage: «En faisant de La Distinction une critique sociale du jugement, Pierre Bourdieu bouleverse d’emblée des catégories sur le Beau, l’art et la culture, qui n’avaient jamais été remises en question. Non seulement le beau n’est pas un concept a priori, mais, au contraire, “ les gens ont le goût de leur diplôme ” et, les catégories de la distinction dépendent de la position que l’on a dans le tableau des classes sociales. Ainsi, selon que l’on a fait des études supérieures ou que l’on a passé le B.E.P.C., que l’on est issu de la bourgeoisie ou d’une classe populaire, on aime le Clavecin bien tempéré, la Rhapsodie in blue ou le Beau Danube bleu

[2] Définition première de la médiation selon le Larousse: «Entremise, intervention destinée à amener à un accord.» Médiation qui semble alors présumer désaccord au départ…

[3] Je réponds à la remarque avant qu’elle me soit faite: je sais que la situation évolue (enfin!). Je trouve pourtant cette problématique suffisamment frappante, en rapport avec mon propos, pour être nommée ici.

carré blanc
Jérémie Niel

Jérémie Niel – formé au conservatoire d’art dramatique de Montréal – est metteur en scène au sein de la compagnie Pétrus qu’il a fondée en 2005. Il a été par ailleurs invité à collaborer à de nombreux évènements collectifs de danse et de théâtre. Parallèlement à son travail artistique, formé en gestion des arts à l’École des hautes études commerciales de Montréal, il œuvre comme programmateur et administrateur pour plusieurs organismes : Omnibus, La Chapelle, le OFFTA, Les 7 doigts de la main.



  • Olivier Choinière

    Certains spectateurs décident, un jour, qu’ils n’iront plus au théâtre. Pourquoi? Parce que ce jour-là ils ont assisté à une mauvaise pièce. Or personne ne dira après avoir vu un mauvais film: « Je n’irai plus au cinéma de ma vie. » Ou après avoir regardé une oeuvre d’art qui ne leur plaisait pas: « Je ne mettrai plus jamais les pieds dans une salle d’exposition. » Quelle est la grande différence entre le théâtre et le cinéma ou les arts visuels? Au théâtre on est prisonniers. On ne peut pas sortir quand on veut. Il faut attendre que ça finisse. En plus, il faut fermer sa gueule pendant que les acteurs parlent. Si on avait pas l’impression d’assister à une messe absurde quand on va au théâtre, peut-être que ça donnerait envie à certaines personnes d’y retourner. Quand quelqu’un affirme qu’il n’ira plus jamais au théâtre parce qu’il a vu une mauvaise pièce, au fond ce qu’il veut dire c’est que tout le théâtre se ressemble, qu’il s’agisse d’un show au TNM ou d’une pièce de Jérémie Niel, et qu’il faut être un initié pour voir la différence.

  • Simon Durand

    Il me semble que cet article tire dans toutes les directions. J’y ressens une urgence désemparée, mais malheureusement, à trop vouloir identifier des problématiques, elles ne sont pas assez détaillées. Maintenant, pour répondre à la simple question « pourquoi le théâtre est si peu consommé/fréquenté? », je dirais, d’expériences personnelles, que les potentiels consommateurs expliquent leur décision(de ne pas aller au théâtre) en pointant le coût des billets(trop dispendieux pour le temps ou la qualité). Jugement implacable certes, mais scintillant d’une innocente vérité, le client décide du prix.

  • Pingback: Adressez-vous directement au public pour le sensibiliser au théâtre (et aux arts) | Developpez votre auditoire()

  • Pingback: Le rôle des institutions est-il à redéfinir? - Le Verbe Théâtre()