LIRE 8 février 2016

Habiter les terres: Les racines de la fiction (2/2)

Deuxième extrait du travail anthropologique ayant inspiré la fiction
Habiter les terres, 
le texte de fiction présenté Aux Écuries, tire ses racines d’une démarche anthropologique qui m’a amenée à revisiter les terres de mon enfance, vingt ans après les avoir quittées. Je suis allée à la rencontre d’une dizaine d’habitants des terres de l’Abitibi-Témiscamingue. Ceux qui font le choix délibéré et quotidien de rester dans cette région éloignée. J’ai voulu les entendre me parler de leurs paysages, de leur vision du monde, de leurs espoirs et de leurs luttes.

À l’origine du projet, je pensais faire un docu-fiction, mettant en lumière les vrais personnages qui font vibrer ce coin de pays. Mais une fiction s’est imposée à moi. Une fable, prenant appui sur eux et tout ce qu’ils m’ont raconté. Une fiction, certes. Mais qui sera accompagnée des verbatims et de photos récoltés lors de mon enquête de terrain.  En voici un extrait…

Ce travail de terrain a été réalisé en résidence d’écriture au Théâtre du Tandem.

 

HÉLÈNE BACQUET
Directrice artistique du Tandem à Rouyn-Noranda, 
immigrante française installée à Rémigny

Habiter les terres, extrait anthropologique, Christian Leduc

© Christian Leduc

Habiter les terres, extrait anthropologique, Christian Leduc

© Christian Leduc

En route vers Rémigny. Un magnifique village, juste après Angliers. La route est d’une beauté peu ordinaire. Une route étroite. Tordue. Les hérons battent des ailes pour nous. Le brouillard enchante les arbres et dorlote les marécages. Et au bout un village en Y, construit aux abords d’un lac. Ça ressemble à un joli petit village des Cantons de l’Est. L’ancien presbytère est reconverti en petit café tenu par un couple d’anglais so charming. On se croirait au cœur d’un centre touristique. Mais notre voyage nous amène ailleurs, de l’autre côté du village, là où les champs dessinent des quadrilatères poétiques.

Dans une petite maison en construction, on retrouve Hélène Bacquet, une jeune femme d’à peine trente ans, qui trône dans sa petite maison à aires ouvertes aux allures de chalet canadien.

«Je veux être une Témiscamienne. Avec mes copines de Rémigny, copines de soixante-dix ans, on est super impliquées dans le comité d’éducation populaire. Le paysage qu’on voit au travers cette fenêtre, précisément celle-là, c’est mon équilibre mental. Je ne saurais pas décrire ce que ça me fait, mais après la vie parisienne, la vie montréalaise, la vie à Rouyn-Noranda, chez-moi c’est ici. On dirait que la terre tourne plus rondement quand je la regarde de cette fenêtre.»

Elle me raconte ses amours. Deux Roger. Roger I était de quarante ans son aîné. Roger II de vingt ans son aîné. «Les deux Roger, ce sont des vrais gars du Témis. Des gars de moteurs. Moteurs à camion, moteurs à quatre-roues, moteur à ski-doo, moteurs à scie mécanique… Moi, j’aime l’homme à moteurs, l’homme du Témis : je le trouve viril.»

Je lui demande bien timidement si la différence d’âge la gêne. «Ici, je suis seule. Pas de famille, pas d’amis d’enfance, pas d’antécédents : personne pour me juger. Sans ces regards sociaux, je ne la vois plus, la différence d’âge. Sauf quand il me raconte que dans sa vingtaine il a été draveur sur le Lac Témiscamingue.»

Puis, on va marcher un peu dans le village. Dans ses yeux, la même douceur que quand elle parle de son homme. Visiblement, ici, elle peut

Habiter les terres, © Christian Leduc

© Christian Leduc

exister de tout son être. Inventer sa propre réalité. Parce qu’ailleurs, on te met toujours dans des boîtes.

«Ici, les vaches sont libres dans le pacage» me dit-elle. Heureuse. Notre marche nous amène devant le magasin général.

«Oh, regarde! C’est moi, c’est moi qui ai gagné le tirage le mois dernier. Mon nom est là, sur la pancarte!»

Hélène, la petite française de Rémigny, a gagné… une scie-mécanique rouge pompier. Elle éclate de rire. Moi aussi. Mais qu’est-ce que tu vas faire avec ça Hélène?

«La vendre.  J’ai déjà eu trois offres.» Tu veux pas la donner à Roger II? «Tu parles. Il en a déjà une. L’homme à moteurs jusqu’au bout!»

DANY LALANCETTE

Propriétaire d’une ferme de survivance à Rochebeaucourt, son père était un héros des films de Jean-Pierre Perreault

© Christian Leduc

© Christian Leduc

© Christian Leduc

© Christian Leduc

Un autre improbable bout de tout : Rochebeaucourt. Qui sait ce bout du monde? Qui connaît la route qui mène à ce rang qui délimite la frontière entre le nord habité et celui resté sauvage ? On arrive à une maison dont la cours est remplie de jouets d’enfant, de machinerie, de bois de chauffage.

Dehors, un petit garçon. Peut-être sept ou huit ans. On cherche Dany, qu’on lui dit. Il disparaît sans répondre. On cogne à la porte. Une belle ado de quatorze quinze ans répond. Y nourrit les vaches, qu’elle répond. Allez, le rejoindre. C’est la maison d’à côté. On pogne le char, change de cours. Toujours le même bordel. Toujours pas âme qui vive. On cogne à la porte. Une vieille dame répond. On cherche Dany. Y nourrit les vaches. Ouais. Vous arrivez d’où de même, que la vieille nous demande. Suspicieuse. Ce matin de Rouyn, mais sinon de Montréal. Je suis là pour écrire du théâtre. Et ben… Et un long silence. Gênant. Marchez par là, là, pis vous allez le voir. On marche par là. On voit Dany assis dans son tracteur qui soulève une botte de foin pour nourrir ses vaches. Les ruminants agglutinés autour de lui : herbivores affamés. Il saute de son tracteur, et tout comme pour les Lebel, un flot de paroles nous assaille. Un besoin de dire, de partager les réflexions longuement mûries, les impossibles espoirs, le désespoir politique. Une charge. Infinie.

«M’a te le dire le rural profond c’est quoi. C’est : regarde mes vaches. Elles sont ben dans le champ, elles sont libres. Mais le soir pour les contrôler, je les amène à l’étable, dans des box toutes pareilles. Comme ça, ça se gère ben. Ben le champ, c’est le rural profond, pis l’étable la ville. Le monde pense qu’ils sont libres parce qu’ils peuvent tout faire en ville. Mais non. Ils sont contrôlables pour les politiques. On connaît les tendances. On leur fait de la publicité pour qu’ils consomment. Ici, les politiques, y’ont pas de pouvoir sur nous autres. On est autonome sur tout. Les politiques, ils aiment pas ça. Faque c’est pour ça, qu’ils font tout pour tuer la ruralité. Si tu veux que je te parle du rural profond, tu vas voir que j’en ai des choses à dire. C’est quoi ton petit nom déjà?»

Marcelle. Je mens un peu et lui dit : c’est beau ici. Il y a de quoi faire, non? «Non. Faire quoi? Moi, juste à moi, j’ai deux familles et demie du Québec. Cinq enfants. Mais ces pauvres ti-là, il faut qu’ils se tapent tous les matins une heure de bus orange pour aller chercher le savoir parce qu’on a tout fermé les écoles autour. Faque quel rapport ils développent, tout petits, avec le monde et sa civilisation?  Ben ils se disent que pour eux, ça va être plus compliqué que pour les autres. C’est ça qu’on leur dit tous les matins de leur vie. Qu’ils sont loin des affaires importantes. Y’as-tu quelque chose à faire icitte comme tu dis… pour eux je sais pas.»

© Christian Leduc

© Christian Leduc

Après une première diatribe de vingt minutes, je sais que j’aurai peu à dire, beaucoup à écouter. «En tout cas, moi je leur dis à mes enfants: si ils vont en ville, ils vont être un parmi tant d’autres. Ici, ils sont un unique. Des Bruno Lalancette, y’en a un ici pis c’est toi mon gars que j’y dis. Ton destin, il t’appartient rien qu’à toi sur cette terre-là.»

Tes enfants, ils vont prendre la relève de la ferme? Ta grande-fille qui est à l’Institut d’agro à Saint-Hyacinthe, ça lui tente de revenir dans le nord?

«Faudrait qu’elle trouve un homme qui va la suivre à Rochebeaucourt. Pour l’instant, son critère pour être avec un homme c’est qu’il faut qu’il aime les vaches. Elle a eu un petit chum cette année, mais lui c’était les poulets. Elle a essayé de l’intéresser aux vaches. Quand elle a vu que ça marcherait pas, elle l’a laissé. Si elle trouve un homme qui aime les vaches mais qui veut s’installer dans Lanaudière pour faire du cash, pas sûr que je vais la revoir ici ma fille. Pis c’est pas moi qui va la blâmer. M’a être triste, mais je pourrai pas la blâmer.»

carré blanc
Marcelle Dubois

Marcelle Dubois  est auteure, metteure en scène et directrice artistique de la compagnie Les Porteuses d’Aromates. Elle est également fondatrice et directrice générale et artistique du Festival du Jamais Lu et cofondatrice et codirectrice artistique du théâtre Aux Écuries.