LIRE 2 février 2016

Habiter les terres: Les racines de la fiction ( 1/2)

Habiter les terres, entrevues

© Christian Leduc

Extrait du travail anthropologique ayant inspiré la fiction

Habiter les terres, le texte de fiction présenté Aux Écuries, tire ses racines d’une démarche anthropologique qui m’a amenée à revisiter les terres de mon enfance, vingt ans après les avoir quittées. Je suis allée à la rencontre d’une dizaine d’habitants des terres de l’Abitibi-Témiscamingue. Ceux qui font le choix délibéré et quotidien de rester dans cette région éloignée. J’ai voulu les entendre me parler de leurs paysages, de leur vision du monde, de leurs espoirs et de leurs luttes.

À l’origine du projet, je pensais faire un docu-fiction, mettant en lumière les vrais personnages qui font vibrer ce coin de pays. Mais une fiction s’est imposée à moi. Une fable, prenant appui sur eux et tout ce qu’ils m’ont raconté. Une fiction, certes. Mais qui sera accompagnée des verbatims et de photos récoltés lors de mon enquête de terrain.  En voici un extrait…

Ce travail de terrain a été réalisé en résidence d’écriture au Théâtre du Tandem.

YOLANDE DESHARNAIS
Leader du mouvement de la colonie coopérative de Guyenne

Habiter les terres, entrevues

© Christian Leduc

Habiter les terres, entrevues

© Christian Leduc

Je l’ai aimée d’amour cette femme. Yolande Desharnais. Fière. Simple. Vraie.  Je fondrais dans les plis de sa beauté vieillissante : pour être protégée de toutes désillusions. Pour avoir sa lumière. À son âge.

Déjà, de Rouyn, il faut se rendre à Amos. Amos est un paysage rugueux et presque triste. Amos, c’est un centre commercial et des maisons blanches. Dans une de ces maisons blanches, Madame Desharnais nous ouvre la porte de ses rêves. C’est une femme âgée qui parle au présent. Il y a quelques années, c’est à Guyenne qu’on l’aurait trouvée. Dans sa maison familiale. À elle. Mais là, elle loue. Pour garder son indépendance. Elle perd la vue. Ne peux plus conduire. À Guyenne, c’est impossible de vivre sans voiture. Pour rester mobile, elle fait le choix de la ville. À son corps défendant. Sa vie, son âme, son cœur, son féminisme, ses batailles sont à Guyenne. L’histoire qu’elle s’apprête à me raconter en est une inconnue des québécois, et pourtant étonnante, marquante, unique dans notre Histoire. L’histoire d’un village coopératif qui s’est longtemps autodéterminé en dehors des chartes municipales. Un village communiste, ici au Québec… qui fonctionnait.

« Guyenne à l’époque c’était comme les Kibboutz du nord de l’Afrique. C’était une vraie colonie coopérative. Le gouvernement ne nous a jamais fait chier. C’était nous les maîtres de notre terre. Mais un jour, on s’est fait fourrer pis on a perdu notre liberté. C’est la pire chose qui est arrivée à Guyenne. La perte de sa souveraineté. À l’époque, les jeunes hommes qui désiraient l’aventure choisissaient entre Guyenne pis l’Ouest Canadien. »

Habiter les terres, entrevues

© Christian Leduc

Elle me raconte, les yeux vifs et tremblants, que sa famille faisait pension à des travailleurs venus s’installer à Guyenne.  Elle me raconte, avec une minutie du détail révélant le véritable amour, comment un vieux garçon est venu s’installé chez-eux… pour ne plus repartir. Au moment de se marier, son homme lui propose de garder son nom de jeune fille. On est à la fin des années 50… ça ne se fait pas. Elle refuse. Quinze ans plus tard, toujours avec son homme et amoureuse comme au premier jour, elle décide de le reprendre, son nom de jeune fille.

« La deuxième chose dont je suis la plus fière c’est d’avoir repris mon nom de jeune fille pendant mes années de mariage. C’est la plus belle marque d’amour que mon mari m’a démontrée. Me permettre de redevenir moi à ses côtés. Une femme devrait toujours être elle. 

La première chose dont je suis la plus fière, c’est de ne jamais avoir reculé devant aucun devoir citoyen.»

 Madame Desharnais, en reprenant son nom de jeune fille, venait de comprendre qu’elle allait faire de l’indépendance, de toutes les indépendances, le combat de sa vie.
Habiter les terres, ça veut dire quelque chose pour vous, que je lui demande. « C’est le synonyme d’une dignité citoyenne », qu’elle me répond.

 

DENIS ET JEAN-CLAUDE LEBEL PÈRE ET FILS
Cultivateurs de navets de Guyenne

Habiter les terres, entrevues

© Christian Leduc

Habiter les terres, entrevues

© Christian Leduc

La route qui mène à Guyenne est aride. Rendue, j’ai un choc. J’avais imaginé un village avec des rues, un point central, une église…

Arrivés, on a cherché, on est  revenu sur nos pas deux fois. On cherchait le village. La route fait un T. Une pancarte. Vers l’ouest les serres de Guyenne. Vers l’est le rang 5. Guyenne, c’est le rang 5. Vision trash. Difficile de discerner les maisons habitées de celles abandonnées. Sur les lots de terre, on voit des granges : toutes pareilles. Vestiges de l’ère coopérative de Guyenne. L’école qui est devenue une salle communautaire est placardée grossièrement. Tristement. L’église n’est plus une église. Elle n’est plus rien. Les bardeaux blancs des maisons sont sales. Et derrière chaque maison, des champs, défrichés à la sueur des hommes dans les années trente, désertés. Je cherche dans ce sol gelé et triste les marques de fierté de Madame Desharanais. J’ai mal à ma terre.

Seule exception dans ce paysage dur, une ferme bien entretenue, avec un chien de ferme comme on les aime, qui bondit à notre arrivée. On descend de la voiture et deux géants sont déjà plantés là, juste à côté des portières.

« Bienvenue. Un royaume vous attend. » lance le fils de quarante ans, Denis.

Et c’est comme si on les connaissait depuis toujours. Il se met à parler à une vitesse folle. Sans arrêts. Comme si il n’y avait plus de lendemain. Comme s’il fallait tout dire. Avant que le monde s’écroule.

 «Faque c’est ça, nous autres on est des cultivateurs de navets. Tu veux savoir c’est quoi habiter les terres? Ben nous autres c’est ça… mais on sait pas encore pour combien de temps. Là, on vient d’apprendre qu’ils vont fermer l’entrepôt Sobeys. C’était le seul gros qui restait dans la région. Là, mes navets vont être obligés d’aller à Montréal, pour revenir icitte après. Pis le transport est à nos frais, sinon, on n’est pas compétitifs. Faque c’est ça le problème : avoir accès à la tablette. »

Y’ont le beau jeu les distributeurs. Le méchant beau jeu. L’autre jour, j’envoie un chargement à Montréal, je le sais que mes navets sont ben beaux, ben frais, sti. On me dit là-bas, on les prend pas tes navets. Y sont pas frais. Soit tu payes pour qu’on te les renvoie, soit on les met au déchet pour toi. Renvoie-moi les que j’y dis. Les navets reviennent. Une semaine après, y me recommande un stock. J’y renvoie le même camion sti. Pis là, ça marche. Le problème, c’est pas mes navets, le problème, c’était son inventaire. Mais on est pognés. Pis si on dit non, ben on est juste barrés pour tout l’été. On peut pas se permettre. Ils sont justes trois distributeurs alimentaires dans tout le Québec. On est baisés en sacrament.

Habiter les terres, entrevues

© Christian Leduc

Pis ça, c’est rien, arrive le temps des spéciaux. Tu savais ça toi, que tes spéciaux au supermarché, ben c’est le producteur qui te les offre. Moi on me dit : Hé Denis, cette semaine je vais faire un gros spécial sur les navets. Faque ta poche je te l’achète à 14$ au lieu de 18$. Encore là, on peut pas dire non. Mais c’est de même pour tout. Tes tomates en spécial, c’est les producteurs qui te les offrent. Le Métro, le IGA, y baissent pas leur marge de profit.

Faque là-dessus, avez-vous frette mes beaux amis? Voulez-vous qu’on rentre un peu? » Euh, oui, si vous voulez. À peine assis au chaud, le fils
repart la machine à paroles. Le Vieux, robuste, là, toujours silencieux. « C’est paradoxal hein, y’a 80 ans, on envoyait les colons défricher les terres icitte parce que ça crevait de faim en ville. C’était la crise économique. Rien qu’une vie d’homme plus tard, c’est nous autres qui crèvent de faim. Fallait pas envoyer mon grand-père à Guyenne, si on voulait pas que Guyenne continue à vivre. »

carré blanc
Marcelle Dubois

Marcelle Dubois  est auteure, metteure en scène et directrice artistique de la compagnie Les Porteuses d’Aromates. Elle est également fondatrice et directrice générale et artistique du Festival du Jamais Lu et cofondatrice et codirectrice artistique du théâtre Aux Écuries.