LIRE 10 mars 2016

L’intime comme terrain de jeu (avec cruauté)

Portrait de Félix-Antoine Boutin

Un animal (mort) © Nans Bortuzzo Salle Jean-Claude Germain Théâtre d'Aujourd'hui

Un animal (mort) © Nans Bortuzzo

Ce texte signé par l’auteure Marie-Claude Verdier a été publié en septembre 2014, dans le magazine 3900, Volume 5, du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Nous vous le partageons alors que Félix-Antoine Boutin, présente sa nouvelle création dans la salle Jean-Claude Germain: Un animal (mort) Petit guide pour se transformer tendrement. Une création qui suit le spectacle Koalas présenté lors de la saison 2014-2015 et cité dans ce texte comme un spectacle à venir.

Nous nous rencontrons au restaurant par un dimanche matin ensoleillé. Nous nous entretenons au-dessus de deux assiettes symétriques : deux œufs, deux viandes et pain. Félix-Antoine me raconte, avec humilité et précision, son désir de faire un théâtre qui aborde l’intime comme politique et qui est véritablement accessible : c’est-à-dire qu’il amène un contact authentique entre l’interprète et le spectateur. Le jeune auteur, acteur et metteur en scène me décrit avec détermination sa recherche des formes dramatiques nouvelles afin de remettre la poésie et le sacré au cœur de la rencontre qu’est le théâtre.

Je comprends plus tard qu’Antonin Artaud nous épiait dans un coin du restaurant. Son esprit résonne dans cette proposition artistique. Il n’en a pas été question lors de nos discussions, mais lorsque j’ouvre le Théâtre de la Cruauté pour vérifier une intuition, les mots sautent pour signifier leur profond acquiescement à cette proposition : et le public croira aux rêves du théâtre à condition qu’il les prenne vraiment pour des rêves et non pour un calque de la réalité; à condition qu’ils lui permettent de libérer en lui cette liberté magique du songe […]

Un animal (mort) © Nans Bortuzzo Création dans la chambre

Un animal (mort) © Nans Bortuzzo

On ne pourrait se méprendre entre la réalité et les spectacles de Félix-Antoine Boutin. Ses œuvres sont des songes, au sens où elles élargissent notre horizon imaginaire. Personne dans la salle n’est dupe de la fiction : les interprètes nous rappellent leur présence et leur fonction, mais c’est justement parce qu’ils sont présents et parce que la poésie s’infiltre avec eux que la représentation fonctionne avec autant de justesse.

Les mots parlent peu à l’esprit; l’étendue et les objets parlent; les images nouvelles parlent; même faites avec des mots. Mais l’espace tonnant d’images, gorgé de sons, parle aussi, si l’on sait de temps en temps ménager des étendues suffisantes d’espaces meublées de silence et d’immobilité.

Un animal (mort) © Nans Bortuzzo Salle Jean-Claude Germain Théâtre d'Aujourd'hui

Un animal (mort) © Nans Bortuzzo

Félix-Antoine souhaite s’éloigner du processus traditionnel de création théâtrale et il accueille son équipe complète dès le début du processus. Cela permet à tous d’être partie prenante du projet créatif. Il se réclame de l’écriture scénique, où l’œuvre est la somme de toutes ses composantes et forme un écosystème scénique : paroles, actions, lumière, costumes, décors, accessoires, musique, etc.

Cet écosystème se nourrit des préoccupations du créateur. Que cherche-t-il? Le réenchantement du monde. Le sacré. On se rapproche ici du théâtre comme lieu de communion d’une foule. Comme rassemblement festif. Nous allons au théâtre pour voir quelque chose arriver sur la scène et dans nos têtes. Cela présuppose un certain danger, un risque autant pour les artistes que pour les spectateurs. Un risque comme dans un sport, comme dans un jeu. L’aspect ludique de la création est primordial. Félix-Antoine édicte toujours de strictes règles avec lesquelles tous les interprètes doivent composer tout au long du processus de création d’un nouveau spectacle.

Croquis

Croquis par Félix-Antoine Boutin

Ce processus peut s’étendre sur de nombreuses années. Par exemple, le spectacle Koalas qui sera présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui sera la troisième incarnation de cette œuvre. La naissance de Koalas a eu lieu au festival Zone Homa. Félix-Antoine avait imaginé un dispositif complexe pour ses acteurs. À la manière d’une histoire dont vous êtes le héros, chaque acteur commençait le spectacle devant un lutrin précis où se trouvaient les premières pages du texte. Lorsqu’il avait terminé de lire sa page, on lui indiquait, au bas de celle-ci, de se déplacer vers un autre lutrin. Arrivé au lutrin suivant, l’acteur lisait le texte, accomplissait les actions demandées sur la feuille, disait les paroles et poursuivait son chemin vers le prochain lutrin et ainsi de suite jusqu’à la fin de son parcours. Il en était ainsi pour tous les interprètes du spectacle qui effectuaient cet étrange ballet. Le jeu était alors autant pour les spectateurs qui assistaient à une fiction que pour les acteurs qui découvraient le spectacle en même temps que celui-ci se déroulait. Cette mise en danger et cette disponibilité sont essentielles pour le metteur en scène. Les acteurs doivent être totalement présents à ce qu’ils accomplissent. Ils sont conscients de la présence des spectateurs et ils ont un échange direct avec eux. Félix-Antoine en scène souhaite conserver l’authenticité de ce rapport. Il veut assumer les failles, les faiblesses et la maladresse de certains moments.

Au lieu d’en revenir à des textes considérés comme définitifs et comme sacrés, il importe avant tout de rompre l’assujettissement du théâtre au texte et de retrouver la notion d’une sorte de langage unique à mi-chemin entre le geste et la pensée.

Lorsqu’il fonde sa compagnie, Créations dans la chambre, Félix-Antoine fouille les œuvres du répertoire mondial qui abordent l’intime. Cette quête le mènera jusqu’au Edward II de Christopher Marlowe. La pièce aborde la délicate question d’un souverain dévoré par une passion qui lui fait oublier son devoir et le mène à sa perte. Ce point de départ a permis au metteur en scène d’explorer les extrêmes de la passion et de ses conclusions violentes pour la création de Koalas. Cela a été un processus dans la durée : l’œuvre l’a habité durant deux ans avant qu’il se lance et écrive une première version du texte en un court mois. Là encore, il fait preuve de singularité; le texte ici n’est pas une pièce traditionnelle : il s’agit d’une longue didascalie. Ne s’avouant pas tout de suite auteur, Félix-Antoine l’a écrite au conditionnel. Il a ensuite divisé le texte pour créer les personnages qui expliquent, racontent, se construisent et se scénarisent pour séduire l’autre, toujours dans l’espoir et l’attente que la conjugaison au conditionnel leur permettait. Edward II s’est mis en retrait pour laisser place à un pentagone des personnages amoureux cherchant à savoir comment exister. Ils expriment ce doute avec vulnérabilité, maladresse et humanité aux spectateurs devant eux.

Nous supprimons la scène et la salle qui sont remplacées par une sorte de lieu unique, sans cloisonnement ni barrière d’aucune sorte, et qui deviendra le théâtre même de l’action. Une communication directe sera rétablie entre l’acteur et le spectateur, du fait que le spectateur placé au milieu de l’action est enveloppé et sillonné par elle.

 

Un animal (mort) © Nans Bortuzzo Création dans la chambre

Un animal (mort) © Nans Bortuzzo

Assister à un spectacle de Félix-Antoine Boutin, c’est accepter d’en faire partie. Il ne s’agit pas de monter sur la scène pour devenir durant un moment l’assistant d’un magicien ou le faire-valoir d’un humoriste. Non, ici le spectateur est dans un risque beaucoup plus intime, car il doit accepter d’être présent et surtout d’être complice de l’action, de l’histoire et des personnages. Félix-Antoine a exploré de nombreuses stratégies afin d’aller à la rencontre des spectateurs de manière inusitée. Par exemple, les passants se dirigeant vers leur travail au centre-ville furent surpris, en marchant sur la Place des festivals, de rencontrer une fiction mythique sur leur chemin. Le rituel exotique du Sacre du printemps montrait une image sacrée et étrangère dans ce lieu urbain et faisait irruption dans la normalité du matin. Lors des représentations de Message personnel, les spectateurs étaient conviés dans le confort et la proximité d’un appartement où les acteurs s’adressaient à eux et les nommaient par leur prénom. Le rapport d’intimité se transformera aussi pour Dévoilements (striptease) dans lequel Félix-Antoine poursuit sa recherche sur l’intime en allant cette fois-ci vers la nudité des corps selon les variations Goldberg. Bien au-delà de l’aspect sexuel du striptease, la représentation nous amène rapidement à réfléchir sur notre relation au corps de l’autre, à la nudité publique tout en appréciant la poésie physique qui se dégage de l’ensemble. Mais là encore, le spectateur gardait une distance face à la fiction. Félix-Antoine a augmenté le niveau d’implication du spectateur à celui de participant lors du pyjama party organisé au théâtre Espace Go. Les cinquante spectateurs devinrent les acteurs de leur propre soirée. Des jeux existentialistes leur furent proposés, dont une partie de vérité/conséquence, où chacun devait dévoiler une parcelle d’intimité devant les autres. Le spectacle, c’était eux.

Fantôme, Félix-Antoine Boutin, Centre du Théâtre d'Aujourd'hui, Un animal (mort)

En résidence à L’L, Bruxelles © Félix-Antoine Boutin

En d’autres termes, le théâtre doit poursuivre, par tous les moyens, une remise en cause non seulement de tous les aspects du monde objectif et descriptif externe, mais du monde internet, c’est-à-dire de l’homme, considéré métaphysiquement.

Félix-Antoine continue sa démarche avec vigueur et passion. Il reste à espérer que la rencontre, avec tout ce qu’elle a de fragile et d’humain, ait lieu avec les spectateurs de Koalas. Le metteur en scène aura cet automne la possibilité de poursuivre ses recherches théâtrales à L’L, un lieu bruxellois d’accompagnement et de recherche dédié aux jeunes artistes.

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Magazine 3900

Cet article a été publié dans le 3900, magazine du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Rédacteur en chef: Sylvain Bélanger, directeur de la publication: Philippe U. Drago.