LIRE 1 mars 2016

Dans l’atelier avec… Marcelle Hudon

La reine des mouches

Entrevue menée par Francis Monty, photos par Ulysse del Drago.

© Ulysse del Drago

Je pourrais vivre sans casseroles et sans bottes, sans chambre à coucher, sans salon. Mais je ne pourrais pas vivre sans mon atelier, sans exacto, papier et colle à proximité. Je pourrais dormir sur ma table de travail. C’est le cœur de ma vie. C’est définitivement l’espace où je me sens vraiment libre d’être ce que je suis. J’ai l’impression que dans mon atelier, tout est possible. Je peux inventer n’importe quoi.

© Ulysse del Drago

© Ulysse del Drago

© Ulysse del Drago

En quel temps te sens-tu reine de ton atelier?
Quand le soleil du mois de mars entre par les fenêtres l’après-midi. C’est vraiment exceptionnellement bon. Sinon, je n’ai pas d’horaire et c’est ce que j’aime. Tôt le matin et l’après-midi jusqu’au coucher du soleil, la lumière est très belle. C’est bon pour bricoler ou réfléchir.

Le soir, c’est mieux pour les ombres évidemment. Je préfère travailler l’hiver aux ombres. Les longues journées d’été, ou au printemps, je trouve toujours un peu difficile d’occulter le lieu. L’hiver, il y a un superbe silence qui m’accompagne. C’est apaisant et ça me donne l’impression que je suis seule au monde. C’est une impression que j’aime quand je travaille. Il y a déjà tout un boucan dans ma tête… Je parle avec les idées, avec les matières, avec moi-même.© Ulysse del Drago

C’est comme si le temps n’existait pas dans ce lieu. Je peux faire 24 heures en ligne si j’ai une production à livrer. Il n’y a pas de lundi ni de vendredi. Seulement la lumière du jour ou de la nuit. Et le spectacle des saisons qui passent.

© Ulysse del Drago© Ulysse del Drago© Ulysse del Drago

© Ulysse del DragoJe déteste travailler les soirs de novembre et décembre. Quand j’allume les lumières et dès que je chauffe au-delà de 16 degrés Celsius, je suis envahie par des mouches horribles et molles qui cherchent la chaleur. Elles me foncent littéralement dessus. Elles sont en surnombre. Elles font BZZZZZZZZ sans arrêt autour des lumières. Ça devient obsédant. J’ai même retrouvé deux cadavres de mouches sèches et aplaties quand j’ai ouvert mon ordinateur pour changer mon disque dur. Des fois, elles se collent à mes cheveux ou entrent dans mes vêtements. C’est dégoûtant. Le reste de l’année, elles dorment ou elles jouent dehors.

Aussi… Quand les June bugs, ces gros hannetons qui semblent complètement idiots, se frappent la tête contre les fenêtres – ça dure une semaine –, c’est difficile de ne pas se rappeler notre propre bêtise.

© Ulysse del Drago© Ulysse del Drago© Ulysse del Drago

Qu’est-ce que tu aimes?
J’aime les matériaux qui ne puent pas et qui ne sont pas toxiques. Le bois, le papier, l’argile, la colle blanche. Des fois, j’ai besoin de couleurs. J’en mets tout plein sur une feuille ou sur un masque. Ça me fait du bien. J’aime l’odeur de la gouache.

© Ulysse del Drago© Ulysse del Drago© Ulysse del Drago

© Ulysse del Drago

Qui vient te visiter dans ton atelier?

Un jour d’été, toutes les fenêtres étaient ouvertes, deux hirondelles sont venues se poser sur un support que j’avais fixé pour suspendre des marionnettes.

Elles sont entrées d’un côté. M’ont regardée travailler, puis elle sont reparties de l’autre côté. C’était vraiment superbe de les voir de si près et de passer un (court) moment avec elles. J’avais l’impression qu’elles m’accompagnaient.
Aussi de voir qu’elles pouvaient, sans se casser la gueule, entrer et sortir. Ça a renforcé mon sentiment que dans ce lieu, on est libre d’y être et d’en ressortir.

 

 

Comment vis-tu ta double vie?
Mon atelier a deux murs de fenêtres. Un qui donne sur les champs et d’où vient la lumière du matin. L’autre qui donne sur les montagnes où le soleil se couche. J’ai un peu l’impression de faire partie du paysage. Les saisons s’inscrivent plus fortement dans ma conception du temps qui passe. Les sons qui m’accompagnent sont directement issus de la faune qui m’entoure. Mais je suis plutôt isolée. Même si j’ai quelquefois la chance d’avoir des «artistes en captivité» pour travailler sur un projet spécifique, ou des bons amis qui viennent faire un tour, j’aimerais parfois partager mon travail, spontanément et plus souvent au gré de visites impromptues d’artistes allumés.

© Ulysse del DragoUlysse del Drago-8612Route

À Montréal, j’étais littéralement dans le trafic, sur le boulevard Saint-Laurent. Je ressentais davantage le brouhaha et l’activité urbaine quotidienne… Me manquait un matériau, ou j’avais simplement envie de me changer les idées, j’avais qu’à franchir la porte. Tout était à portée de mes pas. J’avais aussi plus de visiteurs impromptus, et donc plus d’échanges sur le processus de création ou sur un bricolage en cours.

Maintenant, je scinde un peu ces deux vies. Je suis à 2h30 de route de Montréal. Je viens à Montréal «pour affaires», ou pour travailler en équipe. Et je trouve un peu difficile cette scission dans mes champs d’activité.

Francis Monty et Marcelle Hudon seront réunis le 6 mars pour présenter de quoi sera faite leur prochaine création L’effet Hyde lors de Créations dans l’oeuf au 11e Festival de Casteliers.

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Francis Monty

Francis Monty est auteur et codirecteur artistique du théâtre de La Pire Espèce.

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Ulysse del Drago - photographe

Diplômé de l’Institut National de l’Image et du Son en 2008, Ulysse del Drago se spécialise dans les portraits. Il documente le quotidien d’un transsexuel havanais (Mari, 2012), de réfugiés tibétains en Inde (2011), ou de défenseurs de lieux naturels sacrés (Espagne, Italie et Grèce 2013). Il réalise également des vidéos des spectacles. Il reçoit plusieurs prix pour son travail (Lux 2013/2014 Applied Arts 2014) et voit trois de ses clichés sélectionnés au Daily Dozen du National Geographic. Il réalise de nombreux portraits d’artistes et collabore régulièrement au magazine 3900. ulyssedeldrago.com