LIRE 22 octobre 2015

Ce fou d’Artaud

chronique de Michelle Chanonat - Revue JEU

« Je me lance dans quelque chose que je ne peux pas faire. Quelque chose va m’arriver, mais je ne sais pas quoi. On ne peut pas faire d’avance quelque chose d’impossible. Et cette chose impossible, on ne peut la faire qu’une fois. » Christian Lapointe, 11 mai 2015.

Samedi 23 mai, 6 h 45. Dans le hall du théâtre, à peine une dizaine de personnes, les paupières encore chiffonnées de sommeil. Je pense à ce qu’il me disait en riant : « Il y aura plus de monde à la fin, pour me voir m’effondrer. »

Sur la scène, un lit au-dessus duquel est accrochée une reproduction d’un des tableaux de tournesols de Van Gogh (le « suicidé de la société », selon Artaud), à côté, une étagère avec les livres d’Artaud, plus loin un vélo immobilisé sur un support, un portant avec une série de tee-shirts noirs et de pantalons sombres. Contre le mur du fond, une toilette portative, un fauteuil jaune, un papyrus chétif dans un pot en plastique, une lampe vintage, un bac vert de recyclage. À l’avant-scène, deux postes de lecture, éclairés par des lampes de lumière fluo, des tables encombrées du nécessaire à l’exploit : diffuseur d’ions négatifs et d’huiles essentielles, gouttes oculaires, bouteilles d’eau.

À 7 h très précises, Lapointe lance : « Prologue ». Et se jette, tendu, dans une lecture à grande vitesse, un mot après l’autre, par-dessus l’autre, une course contre la montre. De cette logorrhée, on capture quelques formules bien tournées, puis on se laisse bercer par le timbre de la voix, qui débite les Lettres au Dalaï Lama, au pape Pie XII, à Jacques Rivière, directeur de La Nouvelle Revue Française : « Je suis un imbécile, pensez de moi ce que vous voudrez. »

Après 45 minutes, le rythme ralentit, la voix devient plus murmurante, elle caresse les mots. Premiers poèmes, Lapointe les savoure. « Le dévorant brasier de vivre sans amour. » Et puis on plonge, éperdu, dans cet océan de mots et de lettres, on se laisse flotter dans une dérive où l’on croise Maeterlinck, Copeau, Jouvet, Breton, Vitrac, autant de fantômes qui traversent des images sépia du Paris des années 20. Et on reste là, secoué par la furieuse poésie d’Antonin, captivé par l’acteur qui parfois se confond et se fond entre le lisant et le lu.

Les heures s’évaporent, et Christian lit encore. Le temps se met entre parenthèses. La lecture se rythme des allées et venues du public qui, en entrant, dépose des fleurs sur le devant de la scène comme on fleurit un tombeau, s’inclinant dans une génuflexion devant cet homme traversant l’Atlantique à la rame et en solitaire.

Samedi soir, la salle est pleine. Déjà, Christian a écarté l’objectif du marathon pour garder le plaisir de faire passer les mots, de les offrir aux spectateurs comme une fleur. Il me disait : « Je suis le relayeur de la parole, dans ce sens, c’est une expérience artistique et une infiltration, et c’est ce dont j’ai peur. Quels sont les espaces en moi que ce contenu va éveiller ? »

Je suis à vous du fond du cœur

Le dimanche matin, je remarque un pot renversé et de la terre éparpillée sur la scène : les traces d’un incident survenu aux petites heures, provoqué par des visiteurs avinés. Au cours de la journée, le sprint fait place à l’interprétation, à l’écriture scénique. Christian se joue de ce qui lui tombe sous la main, s’enroule dans un drap blanc pour La Danse du peyotl, se coiffe d’un cône orange surmonté d’un tournesol fané. Après la pose d’une perfusion, il déchire un drap bleu et s’en affuble comme d’une jaquette d’hôpital.

Je l’ai vu se débattre avec la fatigue envahissante, livrer un combat sans pitié, taper du pied, gesticuler, pédaler pour tenir en joue les attaques du sommeil, ce qu’Artaud appelait la « singerie de la mort ». Je l’ai vu transcender l’état physique jusqu’à l’euphorie, les veines gorgées d’adrénaline – le high des marathoniens. Je l’ai vu se perdre et se lasser des imprécations du génial poète, sauter des pages, soupirer, se gratter la tête et courber l’échine en lisant le furieux Héliogabale. Il me disait : « Si, après trois jours, le théâtre de la cruauté n’apparaît pas, c’est qu’il y a un problème. »

Pendant trois jours et deux nuits, l’espace du théâtre vibrionne des mots d’Artaud, qui s’entrechoquent, se télescopent, comme si l’air en était gonflé, imbibé. Sur le sol, des centaines et des centaines de feuilles avec ces mêmes mots imprimés, qui ont été lus, lancés, proférés et que nous accueillons comme un coup de poing dans le plexus – et parfois le souffle nous manque. Il lit : « Si le théâtre ne sert pas à nous dépasser, à quoi servira-t-il ? »

Soudain, il y a cette urgence de théâtre. Il faut faire de la place à l’agenda, bousculer les horaires, trouver du temps, comme lorsque la mort frappe – et le rituel funéraire des fleurs nous le rappelle. Il y a cette utopie de théâtre qui germe dans nos têtes, qu’on partage sur le trottoir, devant la Chapelle : un théâtre ouvert à tous, nuit et jour, un espace pour se rencontrer, parler, écouter, un lieu de partage et d’échange. Spontanément, autour de Christian, une communauté réelle et virtuelle s’est soudée. Ceux qui étaient là racontent aux autres, on s’en donne des nouvelles. Sur les réseaux sociaux, on rassure sa maman inquiète, on compte les pages lues et le temps passé.

Lundi soir, la salle déborde, des gens sont assis par terre, l’ambiance vire gentiment à la foire. Je quitte le théâtre autour de 22 h 30, quelques heures avant que Christian ne mette le point final à cette aventure. « Je suis à vous du fond du cœur », écrivait Artaud à Jean Paulhan depuis Rodez, où il était interné depuis huit ans.

Je suis à vous du fond du cœur.

Christian Lapointe a lu 2 528 pages, pendant deux jours, 19 heures et 45 minutes, soit 57 h 36 de lecture, 3 h 20 de sommeil et 6 h 49 de pauses diverses. Mais on s’en fout, en fait. Ce qui compte, c’est l’intensité exceptionnelle de cet événement de théâtre, la fulgurance et la beauté du geste, la folie qui l’a accompagné et l’engouement qu’il a suscité.

Cette chronique de Michelle Chanonat, qui a assisté à presque 20 heures du spectacle Tout Artaud?!, est publié dans le numéro 156 de la Revue JEU parue en septembre et toujours en kiosque.

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Michelle Chanonat

Elle a été directrice des communications dans des théâtres à Paris, Lyon et Nîmes. Au Québec depuis 2003, Michelle Chanonat travaille avec des compagnies théâtrales avant de s’établir comme rédactrice indépendante. En plus de collaborer à Jeu, elle écrit pour le Théâtre de l’Œil, le Théâtre de la Ville à Longueuil et pour diverses entreprises du milieu culturel. Elle a publié un roman, Passager clandestin, aux Éditions de l’Aube, et prépare une Histoire des métiers du théâtre.