LIRE 8 juin 2016

Beauté Brute, une lecture subjective

Ayant accueilli l’année passée la philosophe en résidence Dalie Giroux, le OFFTA redonne une place à la pensée critique dans les tous nouveaux Cahiers Philo. Cet espace de réflexion invite de jeunes auteurs, penseurs et philosophes à échanger leurs visions sur les spectacles de la programmation en commençant par un haïku philosophique: à l’ère de la pensée en 140 caractères, quoi de mieux pour dessiner la démarche des artistes en quelques mots?

Découvrez ici les textes d’auteurs venant des revues Trahir et Artichaut, ainsi que quelques plumes indépendantes.

 

Beauté Brute est un univers où trois femmes, Geneviève Boulet, Erin O’Loughlin et Laura Toma, se tordent et se cherchent afin d’exprimer différentes formes de féminité. Des formes qui sont toutes articulées autour de points de tension tels que le désir, la contrainte et la libération qui nourrissent la pièce tout au long de sa progression.

Lorsque la représentation commence, deux corps asexués sont allongés sur le plateau nu et ondulent naturellement au bruit d’un clapotis d’eau. Une danseuse descend des gradins et entame alors des mouvements de danse avant de croquer une pomme qui, à l’instar de la perte du Paradis, ouvre à la mortalité – et à sa sexualité inhérente – ainsi qu’à l’opposition éternelle entre Nature et Culture. Les corps allongés seront désormais debout et apparaîtront pour ce qu’ils sont : des corps de femmes, mis en scène par l’objectivation de soi. Commence alors une métamorphose des gestes, transfigurés par les référents culturels existants : être désirable par la contrainte et chercher à s’en émanciper.

Aussi, c’est sur une voix masculine que cette mutation débute : sur fond de rap américain hardcore chanté en play-back par les danseuses, les mouvements autrefois naturels se codifient peu à peu. Tout en restant bruts, ces allures revêtent des attributs de danses tribales qui utilisent la puissance du corps et du collectif en s’accompagnant de gestes forts pour impressionner : elles écartent les bras, tapent du pied, se grandissent, gesticulent beaucoup et vite. Trop vite. Les trois danseuses toutes haletantes s’effondrent. Une lumière blanche aseptisée d’hôpital et de mort inonde alors le plateau et achèvent ce second tableau.

Crédit photo : Chloé Poirier Sauvé

Crédit photo : Chloé Poirier Sauvé

Une résurrection sous forme de mue se produit. Les mouvements ne sont plus exempts de toutes contraintes, mais robotiques, comme des codes féminisants imposés mais encore mal intégrés. Finalement, c’est par une fuite à quatre pattes que vient s’achever ce processus de domination culturelle, par le syncrétisme entre la félinité et la sexualité. Les mouvements ondulatoires, auparavant naturels, ne sont plus que sexuels, à l’instar de ce masque sado-masochiste porté par une interprète qui vient dépersonnaliser et réifier le corps féminin.

Lorsque les danseuses se rebellent et se réapproprient ces mêmes codes de la féminité en libérant leurs cheveux et en mettant en avant leur fraternité – ou plutôt leur sororité – ; la tension entre l’esthétique des référents culturels et l’animalité est à son comble, l’engagement absolu. Le point de rupture ne peut alors qu’être la seule pulsion universelle qui anime et effondre les corps, à savoir la pulsion de mort, qui apparaît une nouvelle fois dans la lumière blanche. Pourtant, cette fois-ci, l’évolution semble achevée.

Crédit photo : Chloé Poirier Sauvé

Crédit photo : Chloé Poirier Sauvé

Si pour Paul Eluard, « nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses » [1], cette pièce se présente davantage comme une interrogation sur les différentes formes qu’ont pu revêtir les attributs de la féminité d’hier à aujourd’hui, entre assujettissement, sexualisation et libération. Perçue subjectivement comme une histoire linéaire, cette mise en forme mérite un approfondissement, comme une virgule qui permettrait de reprendre son souffle afin de parachever la beauté de cette pensée brute.

[1] ELUARD, Paul «Le dur désir de durer» in Le dur désir de durer, 1946, Oeuvres complètes t.II © Gallimard, La Pléiade, p.83

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Octave Broutard

Octave Broutard est étudiant en Science Politique et en Etudes théâtrales en France. Il travaille actuellement à Montréal.