LIRE 15 décembre 2015

3900_ Du théâtre au cinéma

L'adaptation théâtrale au grand écran fait une percée historique au Québec

Par Odile Tremblay (en collaboration avec Le Devoir)


Alors que le roman a fourni au cinéma québécois sa livre de chair au long de son histoire, avec les Maria Chapdelaine, Survenant, Plouffe, Kamouraska et autres Fous de Bassan adaptés au grand écran, le théâtre demeurait peu ou prou dans sa bulle. Sur les planches, la fameuse règle des trois unités — de temps, de lieu, d’action — ne donnait guère aux scénaristes l’envie de s’y frotter. Incompatibilité des langages, estimait-on. Car le piège du huis clos ainsi que des tirades décollées du langage parlé demeurent des écueils.

Et puis, le corps du comédien ne bouge pas de la même façon sur scène que devant les caméras. Les gros plans exigent une économie de moyens, là où le théâtre commande l’amplitude du geste et de la parole. Les procédés narratifs sont aux antipodes : symboliques sur les planches, réalistes au cinéma même dans l’irréalisme. Encore fallait-il que nos cinéastes apprennent à déjouer ces pièges et à s’abstraire des préjugés, même quand l’éclatement des frontières entre les arts a pavé la voie aux mariages interethniques, pour ainsi dire. C’est chose faite, alors qu’on assiste à une percée historique de l’œuvre théâtrale sur nos grands écrans. Un parcours du combattant.

Tom à la ferme de Michel-Marc Bouchard, 2011. Photo Valérie Remise © Théâtre d'Aujourd'hui

Tom à la ferme de Michel-Marc Bouchard, 2011. Photo Valérie Remise © Théâtre d’Aujourd’hui

« Le cinéma, c’est comme faire l’amour par correspondance, tandis qu’au théâtre on fait l’amour dans son lit » disait l’acteur français Pierre Arditi. Longtemps (encore aujourd’hui souvent) le théâtre fut considéré comme un art plus noble que le populiste (voire impur) cinéma, ce qui contribua à brouiller les disciplines. En France, Cocteau se faisait reprocher de sauter de l’une à l’autre. En 1993, son compatriote Alain Resnais imposa la fantaisie des décloisonnements ludiques avec Smoking/No Smoking d’après la pièce Alan Aykbourn qui fit date.

Le Québec n’est pas une île et les courants internationaux le traversent aussi. Au long des vingt dernières années, en mode accéléré depuis cinq ans, les adaptations théâtrales au grand écran se multiplient et changent de visage. En France et ailleurs, on dépasse le champ des classiques — Molière, Shakespeare et compagnie — en revisitant de grinçants contemporains. Tel Roman Polanski pour Yasmina Reza avec Carnage et pour l’Américain David Yves dans La Vénus à la fourrure, montrant chaque fois les ficelles de la scène en chant d’hommage.

Se décomplexer face au théâtre

Ici, ce n’est pas que nos cinéastes fréquentent plus assidument les planches qu’autrefois (certains oui, certains non), mais ils se sentent de plus en plus décomplexés face aux hiérarchies d’un autre âge. La vigueur, le sens d’exploration théâtrale constituent des modèles là où le scénario apparaît souvent comme le maillon faible de notre cinématographie. Notre septième art cherche de nouvelles assises, côté idées, côté dialogues. La scène lui en offre et il s’y ouvre.

Incendies de Wajdi Mouawad, 2003. Photo Jean-Louis Fernandez © Abé Carré Cé Carré

Incendies de Wajdi Mouawad, 2003. Photo Jean-Louis Fernandez © Abé Carré Cé Carré

Deux grandes réussites de transposition ont offert à des cinéastes québécois des nominations aux Oscars : Incendies de Denis Villeneuve en 2010 d’après la pièce éponyme de Wajdi Mouawad et Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau tirée l’année suivante de Bashir Lazhar d’Évelyne de la Chenelière. Dans le cas d’Incendies, on a salué l’adaptation, cinématographiquement éblouissante à coups d’images-chocs, dont l’explosion d’un autobus n’est pas la moindre. Avec des dialogues réécrits, Denis Villeneuve a su sortir du mythe universel contre la guerre proposé brillamment à la scène par Mouawad en posant son film dans la réalité du conflit au Liban jamais nommé, mais matérialisé en plusieurs lieux. La faiblesse du film relevant surtout d’interprètes pas très crédibles en Québécois d’origine libanaise, les fulgurances cinématographiques avaient pris le pas sur la force du théâtre qui repose avant tout sur le jeu.

Incendies de Denis Villeneuve, 2010 Photo © micro_scope

Incendies de Denis Villeneuve, 2010 Photo © micro_scope

Quant à Monsieur Lazhar, issu de la pièce d’Évelyne de la Chenelière également jouée sur les planches du Théâtre d’Aujourd’hui, le film jouait déjà avec l’écran posé derrière l’acteur en soliloque. Les souvenirs de l’enseignant immigré Bashir Lazhar ainsi que ses élèves et d’autres figures de l’action se voyant projetés, débordant du champ du huis clos théâtral et touchant au faux documentaire onirique. Philippe Falardeau a incarné tout ce beau monde au cinéma, sans par ailleurs craindre le lieu fermé d’une classe. Le naturel du jeu des comédiens recréait la charge d’intimité placée au théâtre sur les épaules d’un seul. On peut donc parler d’une réappropriation véritable de l’œuvre d’Évelyne de la Chenelière au cinéma.

Autre succès récent : Tom à la ferme de Xavier Dolan adapté en 2013 avec brio de la pièce de Michel-Marc Bouchard. La route, les champs, le bar et la ferme offraient des décors de cinéma captés comme tels avec une caméra toujours inventive. Quant au jeu haletant des comédiens, surtout le duo sadomaso entre Xavier Dolan et Pierre-Yves Cardinal, il se voyait fort bien servi par les gros plans. Là encore, le passage au cinéma donnait lieu à une œuvre originale, collée aux règles de son propre médium.

D’où la tendance lancée avec d’autres projets en cours. Emmanuel Schwartz a scénarisé sa pièce Bérénice sur une héroïne inspirée de celle de L’Avalée des avalées de Ducharme, en prévision d’un film éventuel de Xavier Dolan, tout comme son Alfred sur un gardien de zoo auquel s’intéressent Anaïs Barbeau-Lavalette et André Turpin; deux solos d’acteurs appelés à la multiplication des personnages à l’écran. Idem pour Sarah Berthiaume qui tire un scénario de sa pièce Yukonstyle, futur road movie aux droits achetés par la productrice Fanny-Laure Malo.

Bashir Lazhar d'Évelyne de la Chenelière, 2007. Photo Valérie Remise © Centre du Théâtre d'Aujourd'hui.

Bashir Lazhar d’Évelyne de la Chenelière, 2007. Photo Valérie Remise © Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Quant au cinéaste Éric Tessier, il coscénarise avec le dramaturge François Archambault un texte tiré de sa pièce Tu te souviendras de moi, sur la maladie d’Alzheimer. Ce dernier cas frappe les esprits, car le producteur Christian Larouche, collé à un cinéma populaire, n’avait jamais acquis de droits d’une œuvre théâtrale auparavant et trouve à celle-ci un potentiel commercial évident. Toutes ces pièces furent des succès critiques et publics au Théâtre d’Aujourd’hui, à la Licorne ou ailleurs…

Le défi de la transposition repose d’une fois à l’autre sur le sacrifice. Alors que l’image prend le relais des mots, le nombre de répliques s’amenuise. Par ailleurs, des personnages qui n’étaient qu’évoqués à la scène peuvent s’incarner au cinéma. Mais le dramaturge a parfois du mal à effectuer le transfert lui-même, tant il est dur pour un auteur de saborder ses mots.

Ainsi Nicolas Billon, auteur de la pièce La chanson de l’éléphant, l’a adaptée en anglais pour Charles Binamé à travers le film Elephant Song, mais il eut du mal à faire oublier le huis clos initial. Il faut dire que la pièce repose sur une joute verbale dans une pièce, celle d’un patient manipulateur incarné à l’écran par Xavier Dolan et d’un directeur d’établissement psychiatrique joué avec moins de conviction par Bruce Greenwood. Et même si Charles Binamé a multiplié les angles de vue et tourné des scènes en Afrique et à Cuba, le film étouffe un peu dans son huis clos. Tout est en mouvement dans ce nouveau champ de transfert, avec des reculs et des avancées. Mais ça bouge.

Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, 2011. Photo © micro_scope

Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, 2011. Photo © micro_scope

Du repli identitaire à l’éclatement

Un regard en arrière dit toute autre chose. Longtemps, ces adaptations brillèrent surtout par leur absence. À souligner, deux exceptions historiques : Tit-Coq de Gratien Gélinas dès 1948, coréalisé avec le Français René Delacroix, passait de pièce à film, en ouvrant les vannes des lieux de l’action. « Avec Tit-Coq, le cinéma canadien sort des cavernes », avait alors écrit pour un journal de Saint-Hyacinthe, René Lévesque, un temps critique de cinéma. Ajoutez l’ineffable Petite Aurore, l’enfant martyre de Jean-Yves Bigras, accrochée en 1951 au huis clos de la pièce de Léo Petitjean et Henri Rollin. Il n’est d’ailleurs pas innocent que ces pièces emblématiques d’une société en repli, entre sacrifice et abus, soient parvenues à franchir en pleine Grande Noirceur le cap du grand écran. Le succès exceptionnel au théâtre de ces productions miroirs leur avait permis de sauter le pas.

Sinon… des vases non communiquants, ou parfois du théâtre filmé. Hormis ses scénarios originaux pour André Brassard, l’univers scénique de Michel Tremblay, (Hosanna, Le Vrai monde, Bonjour, là, bonjour, voire le téléfilm Albertine en cinq temps d’André Melançon) auront surtout flirté avec le téléthéâtre. Que les Belles-soeurs se soient transformées en comédie musicale plutôt qu’en film, en dit long sur le manque d’audace historique de notre septième art à réinventer le théâtre de notre plus grand dramaturge. La captation de ses pièces demeura une solution de facilité.

Le vrai transfert en jeu repose avant tout sur l’art délicat de la traduction qui est donc en train de prendre du mieux pour d’autres auteurs que Tremblay, le mal servi.

Un virage aura été amorcé au Québec au cours des années 90 avec le film Being at Home with Claude de Jean Beaudin, tiré de la pièce de René-Daniel Dubois, d’ailleurs fort bien joué. Mais le scénario était à peu près identique au texte et la tirade finale d’Yves — le jeune prostitué assassin (alors joué par un Roy Dupuis au mieux de sa forme devant un non moins remarquable Jacques Godin en inspecteur)– appartenait bel et bien au monde du théâtre, dont une séquence prégénérique sublime l’isolait un moment.

Allez vous étonner que ce soit Robert Lepage, maître illusionniste appelant au renfort tous les arts et technologies, qui ait changé le langage de l’adaptation du théâtre au cinéma sans lui insuffler toutefois les mêmes éclairs de génie que dans son écriture scénique, celle-là révolutionnaire.

Lepage offrait, il est vrai, un second envol à ses propres pièces. Le Confessionnal en 1995 s’éclatait à travers les rues de Québec en traquant les coulisses du film d’Hitchcock I Confess et en créant une structure complexe de temps entremêlés. Après Le Polygraphe deux ans plus tard, suivi de en 1997, puis Possible Worlds en 2000, il portait à l’écran en 2003 La face cachée de la lune, son adaptation à la fois la plus ingénieuse et la plus collée aux mécanismes théâtraux.

Après une éclipse cinématographique de dix ans, son adaptation avec Pedro Pires de sa pièce Lipsynch en 2013 s’enlisait pourtant en manque d’éclat. Lepage ne manifeste plus guère l’envie de se frotter au cinéma, un art dont il avoue moins maîtriser tous les codes qu’au théâtre et où il sent une désertion de son public.

Avec l’artiste multidisciplinaire Michel Lemieux, abonné aux installations spectacles avec écrans en folie, Robert Lepage aura du moins contribué à ouvrir toutes grandes les portes du métissage. Dans une même mouvance, les installations vidéos à pleins musées au Québec et ailleurs avaient participé au décloisonnement des genres.

Et on notera au passage qu’une des propositions hybrides les plus brillantes du nouveau millénaire, qui enflamma le Festival d’Avignon après sa création au Musée d’art contemporain de Montréal en 2001, fut la fantasmagorie Les Aveugles de Denis Marleau. Sur un texte de Maurice Maeterlink, ces projections sur masques démultipliés des interprètes Céline Bonnier et Paul Savoie en aveugles égarés scellaient l’heureux mariage du théâtre et de la vidéo. Car la rencontre féconde du cinéma et du théâtre se fit dans les deux sens, non sans quelques ajustements de part et autre.

Michel Marc Bouchard, muse pas si orpheline …

Après Lepage en autoadaptation, c’est l’auteur dramatique Michel Marc Bouchard qui aura nourri de son imaginaire le plus grand nombre de films québécois.

À travers Lilies du Canadien anglais John Greyson en 1996, son drame bouleversant Les Feluettes avait été amputé de moitié au scénario pour aérer l’action sans qu’elle sorte complètement de sa gangue théâtrale, mais avec une couleur et des audaces formelles qui impressionnaient.

En 2000, Les Muses orphelines, psychodrame familial adapté au cinéma par Robert Favreau, malgré d’excellents interprètes dont Fanny Mallette, et des images souvent magnifiques, conservait un arrière-goût de la scène. Les Grandes Chaleurs du même Bouchard portées à l’écran par Sophie Lorain en 2008 déboucha sur une comédie romantique trop gentillette. Et il aura fallu Xavier Dolan avec l’adaptation de Tom à la ferme en 2013 pour qu’une de ses pièces sorte de son écrin et devienne une œuvre cinématographique à part entière, démontrant l’entrée dans une nouvelle ère, à circulation libre : celle d’aujourd’hui.

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Magazine 3900

Cet article a été publié dans le 3900, magazine du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Rédacteur en chef: Sylvain Bélanger, directeur de la publication: Philippe U. Drago.