LIRE 17 février 2016

1179 marionnettes orphelines

Hommage à Micheline Legendre

Cette année, pendant le 11e Festival de Casteliers, le parcours-exposition Marionnettes en vitrines ! est consacré aux œuvres de Micheline Legendre. Pour vous présenter cette pionnière de la marionnette, Le Verbe Théâtre partage ce texte hommage d’André Laliberté, directeur du Théâtre de l’Œil, paru dans la revue Jeu, no 135, en 2010, suite au décès de madame Legendre.

J’avais 14 ans lorsque, pensionnaire à l’hôpital Sainte-Justine, j’ai vu mon premier spectacle de marionnettes. Il s’agissait de Nikos et le trésor, ballet sous-marin des Marionnettes de Montréal mis en scène par Micheline Legendre. J’étais bien loin de me douter que le destin venait de se manifester… Un an plus tard, remis de l’accident qui m’avait gardé hospitalisé de longs mois, je rencontrai Micheline Legendre.

Parcours-exposition Marionnettes en vitrines ! Festival de Casteliers

© Pavla Mano, Parcours-exposition Marionnettes en vitrines ! Festival de Casteliers

Surmontant ma timidité, je lui exprimai mon intérêt pour la marionnette. Sans doute guidée par son instinct maternel, elle m’invita à suivre la compagnie pendant les fins de semaine et les congés scolaires. C’est ainsi que je me retrouvai déménageur, préposé au montage du castelet, balayeur émérite, déchireur de billets et délégué aux courses. Jusqu’au jour où il manqua une paire de mains sur les ponts. J’y montai donc pour manipuler un petit oiseau. Et c’est ainsi que je découvris que les oiseaux ne volent pas à reculons ! Micheline Legendre était une spécialiste de la marionnette à long fils, l’une des techniques les plus difficiles de la marionnette. Son castelet se composait de deux ponts encadrant l’aire de jeu. Grâce à l’agilité de mon jeune âge, je suis vite devenu le champion du passage du pont avant au pont arrière dans des temps olympiques. On aurait pu aussi me comparer à un singe… Je suis resté pendant dix ans avec les Marionnettes de Montréal, où, comme les compagnons du Moyen Âge, j’appris mon métier. C’est grâce à Micheline Legendre que je fis mes premiers voyages et mes premières rencontres dans le monde de la marionnette. Elle m’inculqua la rigueur et la curiosité, et surtout l’amour d’un art difficile, victime de bien des préjugés.

Marionnettes en vitrines! Festival de Casteliers, les marionnettes de Micheline Legendre

© Succession Micheline Legendre

Sa récente disparition m’a amené à revivre les années de ma jeunesse. Je me suis revu adolescent au Jardin des Merveilles du parc Lafontaine où, pendant sept ans, Micheline dirigea un théâtre de marionnettes où elle présentait des adaptations des aventures de Tintin (dont elle avait obtenu les droits de Hergé, exploit qui mérite d’être souligné). Je manipulai Milou, puis le capitaine Haddock de qui j’ai certainement hérité mon goût pour le whisky. C’était un apprentissage à la dure : de la Saint-Jean à la fête du Travail, six jours par semaine, à raison de trois, parfois quatre représentations par jour, on faisait vivre les héros de la célèbre bande dessinée. Pour mes 20 ans, je célébrai le monde lors de l’Exposition universelle de 1967. Grâce à sa ténacité exemplaire, Micheline avait réussi à organiser, avec le concours du pavillon de la Jeunesse, un Festival international de la marionnette où j’eus le privilège de côtoyer Jacques Chesnais, son maître français, Albrecht Roser, le très renommé théâtre de Hurvinek et Spejbl de Tchécoslovaquie… Des rencontres qui allaient être déterminantes dans mon évolution de marionnettiste.

Micheline Legendre, parcours-exposition Marionnettes en vitrines! Festival de Casteliers

© Succession Micheline Legendre

Les Marionnettes de Montréal ont été fondées en 1948, en pleine noirceur. Pionnière en la matière, Micheline Legendre a su défricher les sentiers qui ont mené à la reconnaissance de la marionnette au Québec. On peut dire qu’elle a contribué à l’avènement du Québec moderne et qu’elle a fait partie de ceux qui ont marqué notre société en mutation. En plus d’avoir formé plusieurs des marionnettistes en exercice aujourd’hui, elle a travaillé avec des collaborateurs de renom, voulant donner à la marionnette sa place au soleil. Jean Fournier de Belleval a dessiné quelques-unes de ses productions, Jean Papineau-Couture a composé les musiques originales de plusieurs de ses spectacles, Robert Choquette a écrit pour elle une adaptation du Rossignol et l’Empereur de Chine, spectacle qui remporta le Diplôme d’honneur au VIIIe Festival international de l’Union Mondiale des Marionnettes à Varsovie en 1962. Nombre de jeunes comédiens firent partie de son équipe, dont Gabriel Gascon et Béatrice Picard. En 1955, Wilfrid Pelletier lui commandait des productions pour ses Matinées Symphoniques, notamment pour la Boîte à joujoux de Debussy, présentée avec la Philharmonique de New York à Town Hall. Leur collaboration s’échelonna sur plusieurs saisons et permit la création de nombreux spectacles, dont Pierre et le Loup, Petrouchka, Bastien et Bastienne

La contribution la plus remarquée de Micheline Legendre fut sans conteste son travail pour la télévision, avec les personnages de la Boîte à surprise, qu’elle a reproduits en marionnettes. Toute une génération d’enfants s’en souvient encore ! Sa notoriété fut aussi reconnue à l’étranger. En 1959, elle fut la première marionnettiste vivante à présenter une exposition en solo au musée Gadagne, à Lyon, qui retrace l’histoire et l’évolution des marionnettes du monde entier.

Très active dans le milieu culturel québécois, Micheline Legendre a été membre fondateur de la revue Cité libre, présidente de la Conférence canadienne des Arts (1978-1979), membre du conseil d’administration du Conseil des arts de Montréal pendant de nombreuses années. Plusieurs distinctions lui ont été décernées : Chevalier de l’Ordre national du Québec en 1991, officier de l’Ordre du Canada en 1998 et membre de la Société royale du Canada en 2001.

Micheline Legendre laisse derrière elle quelque 1 179 marionnettes orphelines, comme autant de témoins d’une page historique du théâtre de marionnettes au Québec, et de l’évolution de notre société. Cet héritage vient relancer l’urgence de la création d’un Musée des arts du spectacle vivant, voué à la conservation et à la mise en valeur de notre patrimoine théâtral, qui, malgré de nombreuses études prouvant sa nécessité, tarde à voir le jour.

La carte du parcours-exposition est disponible en ligne en suivant le lien: ici.

Marionnettes en vitrines! Festival de Casteliers, les marionnettes de Micheline Legendre

© Pavla Mano, Festival de Casteliers

Marionnettes en vitrines! Festival de Casteliers, les marionnettes de Micheline Legendre

© Pavla Mano, Festival de Casteliers

Marionnettes en vitrines! Festival de Casteliers, les marionnettes de Micheline Legendre

© Pavla Mano, Festival de Casteliers

 

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André Laliberté

André Laliberté est directeur artistique du Théâtre de l’Œil, compagnie de recherche et de création en art de la marionnette, vouée au jeune public.

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Revue Jeu

Fondée en 1976, JEU est la seule revue francophone en Amérique du Nord qui soit consacrée exclusivement aux arts du spectacle vivant.